Sylvie Laurent : « Donald Trump défend la restauration de l'homme blanc »

Aux États-Unis, les violences des suprématistes blancs à l'égard des citoyens noirs sont excusées par un Président qui a été élu en faisant flamber la fracture raciale. C'est une stratégie, explique l'historienne Sylvie Laurent, un programme de société qui séduit les nostalgiques d'un ordre ancien et sombre.

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James Fields a foncé en voiture sur une manifestation antiraciste. Le 12 août dernier à Charlottesville (Virginie) ce jeune homme de 20 ans, proche des mouvements néonazis, a entraîné la mort d'une femme de 32 ans et blessé 19 personnes. Une semaine plus tard, le Black Lives Matter Global Network, mouvement regroupant plusieurs groupes Black Lives Matter (littéralement « Les vies noires comptent »), nés depuis 2012 pour protester contre les violences policières subies par les citoyens afro-américains, a lancé un appel à soutien : « Nous avons constaté que des suprématistes blancs semaient la terreur dans les rues au nom des États confédérés, une agression violente sur nos militants a entraîné la mort d’une femme et le Président a publiquement défendu ces actions. »

Si les violences racistes ne se sont pas éteintes pendant l'épisode Obama, la fracture raciale s'est accrue aux États-Unis avec l'élection de Donald Trump qui en a fait une stratégie électoraliste. Muslim Ban, déclarations post-Charlottesville, le président des États-Unis relance la division sécessionniste du pays et réactive des temps sombres et révolus. Analyse de Sylvie Laurent, historienne et américaniste, à prolonger avec un dossier à paraître dans Politis le 7 septembre sur Donald Trump et la question raciale.

En novembre 2016, analysant la victoire de Donald Trump, vous répondiez à Politis : « La véritable ligne de fracture est raciale » : Trump incarnant la revanche de l’homme blanc inquiet de l’érosion de ses privilèges à l’heure de la vulnérabilité économique et déshinibant la parole raciste. Vous évoquiez « une nouvelle sécession ». Un an plus tard, cette désinhibition a-t-elle flambé au point de « réactiver » la fracture sécessionniste ?

Sylvie Laurent : On pourrait le penser au regard des événements de Charlottesville et encore davantage des rixes de plus en plus fréquentes, comme à Berkeley il y a peu, entre groupuscules suprématistes cryptonazis et militants de gauche, auxquels viennent se joindre des organisations antifascistes. Mais cette opposition binaire, rapidement caricaturée en équivalence morale par Donald Trump et ses affidés (qui inventent de toute pièce une « alt-left » qui serait tout aussi belliqueuse que l'« alt-right », euphémisme pour extrême droite), ne rend pas compte de la réalité.

La guerre civile (1861-1865), dite de Sécession, grand trauma de l’histoire nationale, a certes opposé les États du Sud à l’Union mais les valeurs et les principes opposés défendus par chaque camp se sont métastasés dans tout le pays : l’idée que l’égalité raciale réelle doit advenir et qu’elle impose la renonciation aux privilèges des Blancs, héritage si l’on veut de la défaite du Sud en 1865, n’est pas plus aisément acceptée au Nord. Plus qu’une opposition frontale, clairement définie entre, disons, les 30 % d’Américains qui soutiennent inconditionnellement Donald Trump et son programme de restauration de l’homme blanc hétérosexuel dans son primat culturel et social, et les 30 % qui honnissent tout ce qu’il incarne, il y a un océan d’ambiguïté.

Ni favorables ni vraiment hostiles, la majorité des Américains blancs sont dans une position de malaise vis-à-vis des bouleversements culturels et sociaux qui traversent le pays, les revendications noires bien sûr mais aussi l’immigration et la métamorphose démographique du pays. Il ne fait aucun doute que Donald Trump, en exaltant la mémoire de l’ordre ancien, fait résonner une amertume présente chez nombre de Blancs qui refuseraient pourtant d’admettre qu’ils sont racistes.

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Des Républicains ne se reconnaissent pas dans les positions de Trump, lui-même serait-il dépassé sur sa droite (extrême ?). Risque-t-il d’être désavoué par le Parti républicain ?

Il faut être parfaitement clair et ne pas se laisser aveugler par les tièdes critiques de quelques rares Républicains : Trump est un produit de ce parti déliquescent, il en défend le programme et en incarne les dérives : depuis sept ans, les Républicains essaient de démanteler Obamacare, Trump n’a fait que tenter d’accélérer la manœuvre, ils ont joué de la rhétorique raciale pendant toute la période Obama et salivent à l’idée d’une réforme fiscale qui favorise davantage encore les nantis, ce que Trump prépare pour la fin du mois.

Trump a été choisi alors qu’il avait déjà à de nombreuses reprises témoigné de son racisme politique, de son sexisme et de son hostilité à l’égard des musulmans. Rien dans ses déclarations à la suite de Charlottesville n’est nouveau, inattendu ou surprenant. Souvenons-nous qu’après avoir réclamé pendant des mois l’acte de naissance d’Obama, Trump a proposé plusieurs millions de dollars à quiconque pourrait fournir la preuve que les diplômes obtenus par le Président lorsqu’il était étudiant étaient des faux. Un Noir ne pouvait légitimement réussir.

Il y a peu, il a poursuivi ce raisonnement en demandant à ses services d’étudier les mécanismes de discrimination dont les Blancs étaient victimes à l’université en raison des politiques d’affirmative action. La criminalisation des populations de couleur est une autre modalité de ce contre-récit et elle s’applique de façon tragique à l’endroit des Hispaniques. Il y a quelques jours, à la stupéfaction générale, le Président a accordé la grâce au shérif de l’Arizona Joe Arpaio. Obligé de Trump, il fut un grand artisan de la suspicion raciale vis-à-vis d’Obama avant de se rendre célèbre comme ayatollah de la lutte contre les migrants mexicains. Ses camps de rétention indignes et sa politique d’arrestations arbitraires sont non seulement une violation criante des droits de l’homme mais un acte illégal, condamné par la justice. Gracier Arpaio, l’homme de la préservation raciale la plus brutale, est un énième témoignage de l’idéologie à l’œuvre. Si Paul Ryan a tweeté son désaccord, où sont les démissions en masse des Républicains indignés ? Où est la chute de popularité du Président chez les sympathisants républicains ?

Trump est le monstre, à la manière du Minotaure, engendré par les amours entre une idéologie républicaine rancie et des inégalités insoutenables pour l’équilibre du pays. D’une certaine façon, c’est même le parti qui l’a emporté sur Trump et son aile droite et non l’inverse comme on l’entend souvent : Steve Bannon a été remercié sur pression des riches donateurs alors qu’il était celui qui défendait l’articulation entre discours identitaire et populisme économique. Les puissants ne goûtaient guère les idées protectionnistes et la guerre commerciale avec la Chine et les membres de l’Alena que défendaient Bannon et Trump lui-même pendant la campagne.

Il n’est plus question d’entraver les échanges favorables au big business, à commencer par Trump Inc. Bannon parti, on revient donc à une rhétorique identitaire faussement populiste et populaire, l’éternel jeu de masques des Républicains depuis trente ans.

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En quoi la bataille autour de la mémoire, des lieux de mémoire, comme à Charlottesville mi-août, est-elle aussi une bataille pour l’avenir, avec le désir d’effacer peut-être l’épisode Obama et ce qu’il signifie sur la classe noire américaine éduquée, pour réinstaller l’idéal de l’homme blanc ? Ce que vous appelez la « restauration blanche » ?

Les enjeux de la mémoire sont considérables et la polémique autour des statues de héros confédérés révèle à quel point les plaies de l’histoire et du présent sont toujours ouvertes. Lorsque les Tchèques ont déboulonné les statues de Lénine après leur révolution, chacun a bien compris qu’il s’agissait d’abattre un symbole d’oppression et de propagande d’État. Aux États-Unis, non seulement les statues confédérées n’ont pas été retirées de l’espace public, mais on continue à en ériger : des dizaines ont fleuri dans les états conservateurs depuis une vingtaine d’années.

Placer sur un piédestal des chantres de la domination blanche qui furent prêts à mourir pour ne pas avoir à renoncer à l’esclavage est un acte politique. Les citoyens vigilants, et pas seulement les Noirs américains, voient clair dans la violence de cette politique du révisionnisme historique. Sur les campus comme dans les parcs publics, ces effigies sont une célébration explicite de la domination blanche. Trump dit qu’il s’agit de « notre héritage ». Il a hélas raison ; le déni de l’histoire qui a vu l’Amérique s’ouvrir au forceps à la différence et au partage des richesses est patent, c'est un héritage des irrésolutions nationales.

Face à cela, comment évoluent les Black Lives Matter et les mouvements antiracistes ? Parviennent-ils à sortir de mobilisations locales et à gagner des « représentants » ?

Vous parlez de mouvements « antiracistes » et c’est bien l’enjeu : de plus en plus d’Américains comprennent qu’il ne suffit plus de ne pas être racistes, il faut aussi être antiracistes. Certains donnent du poing dans les manifestations, mais ils sont marginaux. La plupart des militants agissent au sein d’associations pacifistes, pour les droits civiques, les droits de l’homme, la défense des immigrés et des minorités sexuelles ou de genre, ou bien encore contre la brutalité policière. Ce dernier sujet préoccupait particulièrement Black Lives Matter et il faut dire qu’ils ont plus que jamais des raisons de s’inquiéter et de se mobiliser : Trump a invité les policiers à plus de brutalité lors des interpellations et le ministère de la Justice a non seulement mis fin à toutes les procédures mises en place par l’équipe Obama pour surveiller les agissements des commissariats les plus enclins à l’arbitraire racial, mais il vient également de réautoriser l’équipement en armement paramilitaire des forces de l’ordre. Les Américains parlent de « recipe for a disaster » ; les rares garde-fous hérités de la période post-Ferguson ayant été levés, on peut en effet craindre le pire.


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