« Circus Remix », de Maroussia Diaz Verbèke : Liberté de langages

Avec Circus Remix, Maroussia Diaz Verbèke se fait « circographe » et poursuit dans ce solo sa stimulante recherche de nouvelles écritures.

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A ttention, attention, attention, 5, 4, 3, 2, 1. Good evening, buona sera, bonsoir à toutes et à tous. Bienvenue dans Circus Remix. » Dès ces banales phrases d’introduction qu’elle mixe en direct à la manière d’un DJ, Maroussia Diaz Verbèke convoque tout un monde, très éloigné du cirque traditionnel, dont elle emprunte provisoirement le lexique. Ce monde, celui de la radio, elle en a longuement consulté les archives afin de composer une étonnante partition textuelle. Un patchwork de mots déconnectés dans le spectacle de leur contexte d’origine, mais dont la traçabilité est assurée par un joli livret édité par la compagnie de l’artiste, Le Troisième Cirque. Pour Maroussia Diaz Verbèke, le cirque n’a rien à envier à l’opéra. Pas plus qu’à la littérature, au théâtre et à la danse, auxquels sont consacrées les émissions recyclées en voix de M. Loyal.

Dans Circus Remix, le cirque est ainsi placé au cœur de l’art et de la pensée. Après les trois mises en garde initiales prononcées par la poète et romancière Nathalie Castagné et les auteurs Fred Vargas et George Steiner, le montage de Maroussia continue deux heures durant de détourner les propos de toutes sortes d’artistes et intellectuels au service d’une réflexion très libre sur le cirque. Une bégayante « petite parenthèse, euh… historico-institutionnelle, autour de cette période peu connue de la naissance du cirque moderne. Donc, euh, aux alentours des années 1760 », recycle ainsi non seulement des paroles de Caroline Hodak et d’Emmanuel Laurentin de l’émission « La Fabrique de l’Histoire » sur France Culture, mais aussi de Laure Adler interrogeant Brigitte Fontaine, d’Annie Ernaux ou encore de Pierre Desproges.

Maroussia Diaz Verbèke n’en oublie pas pour autant le langage du cirque. Celui du corps et du risque. De la piste et des agrès. Lorsqu’elle n’est pas derrière sa platine, l’artiste se livre en effet à des numéros variés. Une dizaine au total, réalisés pour beaucoup sur une corde, sa spécialité, mais aussi au sol. Seule sur sa petite scène circulaire aménagée sur le plateau, Maroussia est une femme à faire tout le cirque. Cela au risque d’accidents techniques – ils n’ont pas manqué au Monfort, le soir de la première – autant que physiques. Et surtout de problèmes de coordination entre texte et numéros.

Mais la fragilité fait partie du jeu. Maroussia l’assume avec malice, se décrivant par exemple par archives interposées comme « un enfant aux faux airs de grande personne qui dissimule une maladresse native (et une véritable panique) sous un faux air désinvolte ». À moins que ce soit de sa discipline qu’elle fait ainsi parler Paul Claudel, Jean Cocteau, Roland Barthes et quelques autres sommités. La différence importe peu. De la même manière qu’elle mêle le cirque aux grands sujets de la vie – réalisé à partir d’extraits d’entretiens avec Françoise Héritier, un des plus longs textes du spectacle traite, par exemple, de la différence entre les sexes –, l’acrobate-DJ se fond entièrement dans son brillant dispositif. Tout comme elle s’est plus tôt fondue dans des aventures collectives.

Car si l’autoproclamée « circographe » signe avec Circus Remix sa première création personnelle, elle a participé à deux des aventures circassiennes les plus marquantes des dernières années. En tant que dramaturge dans Le Videessai de cirque (2014) interprété par Fragan Gehlker et Alexis Auffray, et comme membre du collectif Ivan Mosjoukine, dont ont aussi fait partie Vimala Pons et Tsirihaka Harrivel, auteurs du récent Grande [1]. C’est en partie de ces antécédents que Maroussia tire sa singularité et sa discrétion. Autant que de son désir de respecter l’interdiction de la parole qui a longtemps pesé sur sa discipline depuis les édits de Napoléon III, pour mieux le contourner. À sa manière fantasque, Circus Remix est aussi un acte d’insoumission.

[1] Voir notre critique dans le n° 1437.


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