Classes populaires : Le nouveau « graal » de la gauche

Tous les partis de gauche veulent porter la voix des classes populaires. Mais ce regain d’intérêt pour les Français les plus modestes peine à dépasser les bonnes intentions.

Pauline Graulle  • 18 octobre 2017 abonné·es
Classes populaires : Le nouveau « graal » de la gauche
© photo : JEFF PACHOUD/AFP

L’histoire d’amour a commencé par un divorce. L’acte fut officiellement prononcé le 11 mai 2011, par Terra Nova. Dans un fameux rapport, le think tank théorisait la nécessaire rupture entre la social-démocratie et les classes populaires [1]. La « coalition historique centrée sur la classe ouvrière » a vécu, affirmait-il, mieux vaut désormais parler à « la France de demain, plus jeune, plus diverse, plus féminisée ». Autrement dit, lâcher les ouvriers lepénisés pour des classes moyennes un peu plus « présentables » ; et la vieille lutte des classes pour les causes sociétales… En réalité, l’affaire couvait depuis des lustres. Un an avant la présidentielle, l’injonction fut donc suivie avec zèle. Et avec le succès que l’on sait : le désastre du quinquennat Hollande, la « traîtrise » de Florange, la flambée du FN et la liquidation finale de Solférino.

Aujourd’hui, retour de balancier. Dans le big bang politique actuel, la gauche, en pleine crise identitaire, revient à ses premières amours. De Jean-Luc Mélenchon à Benoît Hamon, on ne jure plus que par les petits et les sans-grade, par la France des ouvriers, des oubliés et des « quartiers »… Comme un édifiant aveu laissant entendre qu’il avait lui aussi piteusement abandonné la partie [2], le PCF, à l’orée d’un congrès décisif, veut, là encore, « redevenir le grand parti des classes populaires », selon les mots de son premier secrétaire, Pierre Laurent.

Les « classes populaires », objets de tous les désirs… Des sociaux-démocrates à la gauche radicale, tout le monde se revendique de cette catégorie sociale, pourtant aussi protéiforme qu’insaisissable (lire l’interview d’Antoine Jardin ici). Il faut dire qu’en ces temps où les extrêmes droites populistes gagnent du terrain partout en Europe, aller chercher les abstentionnistes et les brebis égarées dans le vote FN n’est plus du luxe. Jean-Luc Mélenchon en a fait l’alpha et l’oméga de sa stratégie « populiste de gauche ». Et le député insoumis François Ruffin ne se lasse pas de raconter les nombreuses astuces qui lui ont permis de remporter la « bataille du populaire » contre le FN dans sa circonscription picarde [3].

À gauche, la France insoumise (FI) est, sans conteste, la plus en avance sur le sujet. Qu’importe si ses récents résultats électoraux n’ont, qu’en partie seulement, comblé les espérances – malgré une belle percée de Jean-Luc Mélenchon dans certains quartiers populaires de métropole, Marine Le Pen est arrivée en tête chez les votants gagnant moins de 1 250 euros mensuels [4]. « Notre pari, c’est que la peur du déclassement social offre une opportunité historique d’alliance entre les classes moyennes et les classes populaires », explique Charlotte Girard, l’un des « cerveaux » de la FI. Un attelage qui posterait, comme le vieux rêve révolutionnaire, les classes moyennes à l’avant-garde « puisqu’elles ont, elles, la capacité d’organiser l’indignation ».

L’analyse est à peu près la même du côté des hamonistes. Là encore, on veut « reprendre le dialogue avec ceux qu’on a laissés tomber » tout en tentant de sortir de la caricature « Hamon, musulmans-compatible » colportée sur le candidat du PS à la présidentielle. « Les milieux populaires sont si éloignés de la politique qu’on ne peut envisager cette reconquête que sur le temps long. De toute façon, la gauche est à terre, on n’a pas d’autre choix que de tout reprendre à zéro », explique Michel Pouzol, ancien député socialiste, désigné « Monsieur classes populaires » au sein du jeune Mouvement du 1er juillet (M1717).

Reste que le retour aux fondamentaux se révèle à peu près aussi simple que de faire rentrer de la pâte à dent dans un tube de dentifrice. Le PCF en sait quelque chose. Il a vu son trésor de guerre et ses milliers de réseaux ouvriers se vider de leur substance au fur et à mesure que progressait la désindustrialisation. « Historiquement, les structures du PCF étaient organisées autour des grandes usines et des habitations attenantes. Alors, quand Alstom, Renault et PSA ont fermé, on a perdu beaucoup de nos relais », observe Nathalie Simonnet, la « responsable des quartiers populaires » au sein du parti, qui, de manière symptomatique, n’occupe même pas un temps plein à Colonel-Fabien. La question se pose aussi de savoir ce qu’il adviendra si le réseau, encore relativement fourni, d’élus locaux continue de s’amenuiser. D’autant que la France insoumise, qui a réalisé de très bons scores dans les bastions communistes, notamment en Seine-Saint-Denis, espère transformer l’essai aux prochaines municipales.

Tirant les leçons du manque d’adaptabilité du paquebot communiste aux nouvelles formes d’une classe ouvrière atomisée et tertiarisée – bref, ubérisée avant l’heure –, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon a opté, entre autres, pour un véhicule plus maniable pour pénétrer le terrain : les « caravanes insoumises ». « L’idée était à l’origine d’inciter les citoyens à s’inscrire sur les listes électorales. Mais aujourd’hui, on réfléchit à aller plus loin. On s’est rendu compte que, vu les conditions de vie des gens et vu le niveau des défaillances de l’État, il fallait aussi proposer des actions de solidarité concrète, comme de l’aide aux devoirs ou de la distribution de vêtements », indique Charlotte Girard. Laquelle assure prendre garde à ce que l’affaire ne tourne pas au « clientélisme », trop courant en la matière.

La gauche hamoniste, elle, parie davantage sur les associations déjà existantes (ATD Quart Monde, l’Archipel des sans-voix…) avec qui elle entretient de bons rapports. Mais aussi, sur l’« horizontalité » qu’elle promet à ses membres. Pourquoi ne pas faire émerger de nouvelles figures en interne, qui trancheraient avec les politiciens bien mis qui peuplent les institutions ? Michel Pouzol, lui-même passé du RMI aux ors du Palais Bourbon, veut y croire : « On est encore en phase de structuration, mais il faut qu’on retourne sur le terrain et qu’on ouvre les portes. Nous souhaitons créer les conditions d’existence d’une gigantesque auberge espagnole autour d’une base programmatique commune. »

Spécialiste des classes populaires, Gérard Mauger, sociologue émérite au CNRS, observe le ballet politique avec l’air de ceux qui en ont vu d’autres : « À tous, je leur souhaite du courage, sourit-il sans ironie_, car le lien entre la gauche et les classes populaires mettra plus_ de temps à se refaire qu’à se défaire… » Ce qui n’interdit à personne d’essayer quand même.

[1] « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? », par Olivier Ferrand, Romain Prudent, Bruno Jeanbart, publié le 10 mai 2011.

[2] Lire à ce propos les travaux du sociologue Julian Mischi.

[3] Lire Fakir n° 81, juillet-août-septembre 2017.

[4] Selon une enquête réalisée par Ipsos/Sopra Steria auprès de 4 698 personnes inscrites sur les listes électorales.

À lire aussi dans ce dossier :

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Reconquête des classes populaires : La gueule de l’emploi

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