Réplique à l'éloge d'Emmanuel Macron par Jürgen Habermas

Le philosophe Arno Munster critique l'article pro-Macron du penseur allemand paru dans L'Obs le 26 octobre, qui oublie la dimension antisociale de la politique du Président.

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L’euphorie et l’enthousiasme manifesté par l’auteur de la Théorie de l’agir communicationnel et du Discours philosophique de la modernité, à propos du président Emmanuel Macron et de son discours très « européen » du 26 septembre dernier à la Sorbonne, peut surprendre. Elle ne peut être que le résultat d’une fascination – temporaire – du grand philosophe critique allemand par un homme politique de 39 ans, plus jeune que lui-même, dont la descente dans les sondages montre pratiquement tous les jours à quel point il est toujours controversé.

Même s’il affirme, dans son article publié dans L’Obs, « ne pas être macroniste », en tant qu’« homme de gauche », l’ambiguïté de la politique de Macron, notamment dans le domaine de sa politique économique et sociale, semble totalement échapper à Jürgen Habermas qui, séduit par le discours européen, par le projet de refondation de l’Europe et la critique des souverainistes (nationalistes et populistes) du président français ainsi que par ses exigences d’une coopération renforcée entre les États de l’UE, et notamment entre la France et l’Allemagne, ne tient apparemment pas du tout compte du fait que Macron a déçu une grande partie de son électorat et surtout de son électorat de gauche, en prenant, dès la rentrée 2017, des mesures impopulaires qui ont terni son image et qui ont aussi permis de lui coller l’étiquette de « président des riches ».

Pas un mot donc, dans l’article de Habermas, sur cette politique « libérale » d’une redistribution du bas vers le haut, des pauvres vers les riches, sur l’adoption (par ordonnances) d’une loi sur le travail facilitant les licenciements, baissant les charges sociales des entreprises et renforçant la position des entrepreneurs et des chefs d’entreprise au détriment des salariés et des syndicats. Pas un mot non plus sur la diminution des aides au logement (dont les APL) pour les étudiants les plus démunis, dans une situation où les étudiants ont de plus en plus de mal à se loger.

C’est l’accumulation de ces mesures antisociales dictées par l’option claire du nouveau Président en faveur du néolibéralisme mondialisé qui est bien à l’origine de la chute de sa popularité. Certes, Habermas n’a pas tout à fait tort d’affirmer que « Macron porte une aspiration qui, jusqu’à présent, dans notre système des partis, entre le néo-libéralisme ordinaire du “centre”, l’anticapitalisme satisfait de lui-même des nationalistes de gauche et l’idéologie identitaire éventée des populistes de droite, n’avait pas été articulée ni représentée ».

Mais il omet de dire que la spécificité et en même temps le dilemme de la politique « macroniste » consiste bien dans le fait que, fort de sa grande majorité à l’Assemblée nationale, Macron, l’homme du « centre », proche de Bayrou, s’efforce d’imposer une politique néolibérale favorisant clairement les classes supérieures et les privilégiés, en sacrifiant les intérêts des sous-privilégiés et des classes inférieures, en niant de plus les antagonismes de classes.

En se félicitant du fait que Macron soit lecteur de Hegel (qu’il vient de citer en effet, dans son discours à la Sorbonne), Habermas oublie de nous rappeler que le vrai philosophe de référence d’Emmanuel Macron n’est pas Hegel (ni Marx, bien entendu) mais Paul Ricœur, un penseur protestant conservateur-libéral, dont l’attitude lors de la révolte de Mai 68, à l’université de Nanterre, avait été très ambiguë et controversée.

En affirmant qu’« on verra » si [Macron] « honore ses promesses socio-libérales » visant à maintenir un « délicat équilibre entre justice sociale et productivité économique », il ignore apparemment que nous avons déjà suffisamment de preuves qu’il n’a pas été en mesure de tenir cet équilibre et qu’en conséquence la balance qu’il s’efforçait de tenir, au sein même de son gouvernement « centriste », entre la droite et la gauche, a clairement penché vers la droite, même s’il lui reste encore un grand « atout » à gauche, dans la personne de Nicolas Hulot comme ministre de la Transition écologique. Ce dernier, par exemple avec son projet de loi sur les hydrocarbures, a bien pris des mesures positives, satisfaisant au moins une partie des exigences écologistes.

Ce n’est donc que sur le volet « européen » que le discours de Macron semble être le plus cohérent et le moins attaquable ; et c’est, incontestablement, malgré toutes les critiques qu’on peut exprimer à l’égard de cet éloge du macronisme par le plus grand philosophe allemand contemporain, issu de l’École de Francfort, le grand mérite de Habermas d’avoir souligné cela, en tant qu’européen, en soulignant que « sa manière de parler de l’Europe fait une différence » ; qu’il « s’efforce de faire comprendre l’idéal des pères fondateurs, qui avaient fondé l’Europe sans la population… » ; qu’« il entend transformer un projet élitaire en un projet porté par les citoyens », en exigeant que « soient accomplies des avancées qui s’imposent, en direction d’une auto-habilitation démocratique de ces citoyens – contre les gouvernements nationaux, qui se paralysent mutuellement au Conseil européen ».


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