Notre-Dame-des-Landes : Une victoire du siècle

L’abandon de l’aéroport consacre la modernité d’une lutte qui a mis en échec les gouvernements et les élus ayant défendu sans relâche un projet destructeur et démesuré, imaginé il y a cinquante ans.

Patrick Piro  • 24 janvier 2018 abonné·es
Notre-Dame-des-Landes : Une victoire du siècle
© photo : LOIC VENANCE /AFP

Et toc ! », lance sobrement le calicot déployé par les militants au sommet de la tour de vigie de La Rolandière, sur la « zone à défendre » (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes. Le Premier ministre, Édouard Philippe, vient d’annoncer l’abandon du projet d’aéroport. La grande liesse viendra plus tard dans la nuit.

Certes, les signaux émis du côté de Paris semblaient préparer les esprits. Mais les plus chevronnés des anti-aéroport étaient encore sceptiques, burinés par près de vingt ans de résistance obstinée et d’espoirs déçus. « Enfin une victoire ! », lâche simplement soulagé un militant, évoquant le recul de la solidarité, de l’écologie, de la justice sociale et de la démocratie depuis des années. « On y croit encore à peine », glisse Françoise Verchère, l’une des figures de proue de l’opposition.

La philippique d’Édouard

En annonçant l’abandon de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le Premier ministre ne s’en est pas pris aux opposants, le 17 janvier, mais aux gouvernements précédents, qui ont laissé prospérer le bourbier jusqu’à ne plus laisser d’autre issue qu’une mesure « d’apaisement ». Pourtant, c’est à son cœur de « républicain » défendant : « À situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle. » Le couple exécutif ne s’est nullement converti aux arguments des anti, d’abord attaché à livrer une démonstration de réalisme aux anciens partis dominants : comment sortir d’une crise par le haut.

Rupture aussi avec la brutalité d’un Manuel Valls, ministre de l’Intérieur lors de l’opération César fin 2012, puis Premier ministre lors de l’intervention qui a causé la mort de Rémi Fraisse à Sivens, le 26 octobre 2014 : Philippe n’envoie pas les escadrons « nettoyer » la ZAD. Enfin, pour le moment. Il semble même qu’il ne soit pas fermé à une forme de dialogue avec la mouvance des anti-aéroport, alors que se pose la question du sort des terres de la ZAD.

Au Larzac, une telle ouverture (et avec un peu de temps pour réfléchir) avait débouché sur une solution originale laissant toute leur place aux résistants, paysans et néoruraux (voir ici). Entendre Stéphane Travert, le très conventionnel ministre de l’Agriculture, suggérer que la ZAD puisse se consacrer à une production bio et de qualité laisse rêver que la leçon administrée par l’exécutif à LR et au PS le 17 janvier trouve un prolongement vers le printemps.

La plus ancienne et la plus longue des luttes foncières de France vient de connaître son épilogue. À la fin des années 1960, naissait l’idée de doter la région de Nantes d’un aéroport international d’où pourrait décoller le Concorde. Les aménageurs voyaient le Grand Ouest en « Ruhr à la française ». Le dossier a été remodelé depuis, mais pas son esprit, fondamentalement. Le 17 janvier 2018, c’est un objet du siècle dernier qui est parti aux oubliettes. Une victoire des « modernes » sur les « anciens », qui marquera l’histoire des luttes contemporaines par le sens qu’elle porte.

C’est d’abord un formidable hommage à la ténacité, dont la permanence donne la mesure de la conviction des opposants. Leur premier collectif naît en 1973 : l’Adeca, avec des agriculteurs locaux refusant le bétonnage des terres. Avec la crise pétrolière, le projet ne fait plus parler de lui. Mais il resurgit dans les années 1990, impulsé notamment par Jean-Marc Ayrault, maire PS de Nantes et grand patron de la région. En 2000, Lionel Jospin, Premier ministre, l’inscrit à l’agenda gouvernemental. Une puissante machine politico-économico-administrative se met en branle. La déclaration d’utilité publique est rondement obtenue en 2008, la multinationale Vinci décroche la concession et la majorité des grands élus de Loire-Atlantique soutient l’aéroport, gauche et droite unies.

Sur le terrain, un vaste collectif citoyen rejoint les paysans réfractaires, à mesure que les procédures d’expropriation vident les 1 650 hectares du site. Puis se coalisent les élus opposés, ainsi que les paysans de Loire-Atlantique et des départements voisins. À l’été 2009, les écologistes organisent un « camp climat » à Notre-Dame-des-Landes (NDDL). De jeunes participants sont incités à s’installer sur des terres vacantes. Les premiers « zadistes ». Il en viendra des centaines au cours du temps.

Les autorités mènent un harcèlement tous azimuts. Des bulldozers rasent des maisons inhabitées pour décourager les squatters. Les habitants et les paysans historiques qui refusent la procédure d’expropriation sont menacés d’expulsion immédiate. Au printemps 2012, plusieurs d’entre eux entament une grève de la faim, dont Michel Tarin, paysan décédé depuis, et dont la détermination a peut-être sauvé la lutte dans les moments les plus fragiles. Premier répit : le futur président Hollande leur accorde le droit de n’être pas délogés avant l’épuisement de tous les recours déposés par les familles.

Changement de front, à l’automne : ce sont les zadistes qui sont visés par l’opération César. Une bataille rangée, lancée par le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, et qui mobilisera pendant un mois jusqu’à 1 200 policiers et gendarmes. Baraques et potagers sont détruits. Mais, grâce à une solidarité locale très active, les occupants ne lâchent pas prise. Cette volonté farouche met César en échec, à double titre : dès le 17 novembre, une marche de 40 000 personnes inaugure un mouvement de réinstallation encore plus déterminé. Et l’enjeu de l’occupation permanente de la ZAD dépasse désormais les frontières du bocage nantais. Des comités NDDL se créent partout en France (près de 200, à ce jour).

Un soutien déterminant : la lutte est sortie de son périmètre rural pour devenir un point de ralliement national de la contestation du gouvernement socialiste, qui tente quelques manœuvres – commission du dialogue, expertises scientifiques, consultation des électeurs de Loire-Atlantique, etc. Cousues de fil blanc : elles ne visent qu’à faire passer la pilule de l’aéroport, dont la pertinence n’est jamais réexaminée. Le rapport de force a basculé. La détermination des opposants ne fait que se renforcer, jusqu’à l’issue finale. Elle ralliera même des sections syndicales CGT de Vinci ainsi que des chefs d’entreprise locaux.

La défense des terres agricoles de NDDL rappelle certaines batailles phares de la décennie 1970. Au Larzac (voir ici), des paysans sont rejoints par une nébuleuse citoyenne pour entraver le projet d’extension d’un camp militaire. À la même époque, une large coalition se mobilise pour sauver les marais salants de la presqu’île de Guérande (voir ici), condamnés à devenir une rocade. Idem à Plogoff, dans le Finistère, où le programme nucléaire français prévoyait une centrale, au prix de la destruction d’un site classé.

À NDDL, on dénonce de même le mépris envers les populations locales et une culture de l’aménagement du territoire piloté d’en haut. Mais, à mesure que la lutte s’est ancrée dans le bocage, son angle s’est élargi et emblématisé : « contre l’aéroport et son monde ». Combattre le bétonnage de terres agricoles, c’est aussi rejeter une vision des Trente Glorieuses qui projetait une croissance extravagante du trafic aérien, dénoncer le gaspillage de l’argent public, revendiquer une priorité pour la protection du climat et la biodiversité du site (le bocage est resté intouché pendant cinquante ans !). Le 17 janvier 2018, Notre-Dame-des-Landes est devenue le nom d’une victoire de lanceurs d’alerte du XXIe siècle.

Trahison de la parole du Président, déni de démocratie, capitulation de l’État de droit devant les zadistes… Les plaintes des déçus sonnent désormais creux. Car les arguments qui fondent la décision d’abandonner le projet relégitiment les opposants. Certes, il fallait sortir de l’impasse, a expliqué Édouard Philippe. Mais c’est à l’examen du rapport de la mission de médiation lancée en mai dernier que la décision a été prise. En concluant que le réaménagement de l’aéroport existant de Nantes-Atlantique était la meilleure solution pour l’économie et l’écologie, il désavoue les chiffrages fantaisistes dont se prévalait l’État, alléguant la saturation de Nantes-Atlantique, les avantages économiques de NDDL, le développement de nouvelles lignes aériennes, etc. En cause : le manque d’indépendance des organes d’expertise consultés (notamment la Direction générale de l’aviation civile). Fait remarquable, les faiblesses et manipulations du dossier officiel ont été révélées par une analyse contradictoire décisive, construite par des mois de travail d’un collectif composé d’économistes, de naturalistes, de juristes, d’architectes, de pilotes d’avion, etc.

Autre renversement de point de vue, la consultation organisée à la demande de François Hollande le 26 juin 2016. Alors, 55 % des votants avaient dit « oui » à Notre-Dame-des-Landes, Édouard Philippe n’en a pas tenu compte, renvoyant implicitement à ses prédécesseurs l’accusation d’avoir « bafoué la démocratie » : la consultation ne proposait pas d’alternative au projet d’aéroport et n’était ouverte qu’aux électeurs du département de Loire-Atlantique, alors que le projet justifie depuis l’origine son intérêt pour le Grand Ouest.

Et le « respect de la justice », qui a écarté les 179 recours juridiques déposés par les opposants ? « Là encore, un dysfonctionnement démocratique, rétorque Françoise Verchère. Car, pour statuer, les tribunaux se sont à chaque fois appuyés sur la déclaration d’utilité publique [DUP] [1] de l’aéroport, biaisée car l’État n’a jamais envisagé d’autre option que Notre-Dame-des-Landes. » Manipulation de l’intérêt général et de l’utilité publique, abus de l’État de droit : l’abandon de l’aéroport sanctionne des années d’exercice dévoyé de la démocratie.

Baroud d’honneur des recalés : le gouvernement doit expulser les zadistes au plus vite, puisque l’aéroport est abandonné. Certains médias ont complaisamment attisé ce désir non avoué de punition en présentant les zadistes comme un groupe d’extrémistes ultra-violents, stockant un arsenal pour recevoir les gendarmes. Ultra-caricatural.

Depuis 2013 et l’échec de l’opération César, la ZAD est bien plus qu’une modalité tactique destinée à entraver l’action des pelleteuses. « Occuper, cultiver, résister » : le slogan s’inspire de la théorie d’action du puissant Mouvement des sans-terre brésilien. La plupart des têtes brûlées incontrôlables ont fini par quitter les lieux, et, sur les terres en jachère de NDDL, des centaines de nouveaux habitants ont entrepris des cultures maraîchères et de petits élevages, construit des habitats, débroussaillé des sentiers, organisé un mode original de gouvernance et de gestion des ressources. C’est l’un des fruits inattendus d’années de bras de fer : l’invention d’une « commune basée sur l’auto-gouvernement, le partage égalitaire des tâches, l’hospitalité, la gratuité, le travail sans lien de subordination hiérarchique », énumère Hugo Melchior, doctorant à l’université Rennes-II et proche des zadistes [2].

L’ensemble du mouvement anti-aéroport soutient cette très originale expérimentation sociale et attend de pouvoir en discuter avec le gouvernement, comme ce fut le cas au Larzac, dont l’aventure perdure depuis trente-cinq ans. Le devenir des terres et des inventions collectives de Notre-Dame-des-Landes donnera la véritable mesure de la victoire du 17 janvier.

[1] Elle sera caduque le 9 février prochain. Le 10, les opposants appellent à un grand rassemblement festif « Enracinons l’avenir » sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

[2] Voir le site theconversation.com

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