Trois droites qui en font deux mais voudraient n’en faire qu’une

Derrière la controverse Wauquiez-Pécresse, quelles reconfigurations de la droite française ? Francis Daspe, secrétaire général de l’Agaureps-Prométhée et impliqué dans la France insoumise, donne des éléments de réponse dans cette tribune.

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Les divergences affichées samedi 27 janvier au sein de Les Républicains entre Laurent Wauquiez et Valérie Pécresse sur le nombre de droites relèvent du maintien de simples querelles de chapelles internes. À ce titre, elles n’ont qu’une importance relative, témoignant d’une forme de nombrilisme caractéristique de l’ancien monde politique qui vient de s’effondrer. En effet, les événements de l’année 2017, entre la défaite impensable du candidat issu de la primaire François Fillon, l’élection pour le moins opportuniste d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, l’accession de Laurent Wauquiez à la tête de l’ancien grand parti Les Républicains, ont notoirement rebattu les cartes à droite. Ils devraient inviter ses responsables à s’interroger sur la réalité du moment politique avant d’envisager toute perspective. En élargissant la réflexion, pas en se repliant.

Depuis les analyses de René Rémond dans les années 1960, il était habituel de distinguer trois racines historiques à la droite en France : légitimiste, orléaniste et bonapartiste. Ces catégories sont seulement indicatives : il faut n’y voir aucune étanchéité, mais au contraire une forte porosité. L’exemple de François Fillon est à cet égard édifiant : il a commencé sa carrière politique au sein de la droite bonapartiste, s’est rallié à la droite orléaniste en adoptant un programme libéral décomplexé, s’est rapproché à l’occasion de la droite légitimiste au moment de l’émergence de La Manif pour tous. C’est en cela que résidait sans aucun doute l’équation gagnante de la primaire de la droite, aux antipodes d’un Alain Juppé persistant à confondre primaire de la droite et premier tour de la présidentielle.

Emmanuel Macron, ultime rempart des oligarchies et des marchés

En 2018, il n’existe désormais plus que deux droites. Mais elles ne se réduisent pas à celles prétendument incarnées par Laurent Wauquiez et Valérie Pécresse. La droite orléaniste et la droite bonapartiste sont en passe de ne faire qu’une sous la houlette du nouveau président de la République Emmanuel Macron. Les accents jupitériens relèvent bien de la veine bonapartiste comme en témoigne l’incroyable concours de circonstances qui l’a porté au pouvoir. Le qualificatif de « président des riches » prouve bien qu’il constitue l’ultime rempart des oligarchies et des marchés, n’ayant à proposer aux Français qu’une resucée de l’incantation de Guizot sous la monarchie de juillet au milieu du XIXe siècle, « Enrichissez-vous ! », transformée pour l’occasion en une invitation lancée aux jeunes à devenir millionnaire. Pour revenir à des repères plus contemporains, Emmanuel Macron a réalisé le tour de force d’une synthèse inédite, devenant en quelques semaines le plan B des centristes (après la défaite d’Alain Juppé à la primaire de la droite et du centre), du Medef (avec les déboires tant juridiques qu’éthiques de François Fillon) et des sociaux-libéraux (après la défaite de Manuel Valls à la primaire de la gauche).

La seconde droite est pour sa part l’avatar de la droite légitimiste (celle qui s’était ralliée bon gré mal gré à la République entre la fin du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle) que Laurent Wauquiez a conquise au prix d’une stratégie de droitisation décomplexée, mais aussi de rétrécissement. Sa stature de « chef à la petite semaine » et son manque de charisme lui interdisent de revendiquer l’étoffe et l’héritage bonapartistes, tout autant que ses marottes radicales inféodées à la toute puissance de la loi du marché. Le départ ou la mise en retrait de représentants de la tendance libérale-centriste de feue l’UMP sert ses intérêts : c’est ainsi qu’il se garantit à court et moyen terme un leadership sur les débris de la droite institutionnelle. Et ce au risque de perdre une vocation majoritaire au fur et à mesure de ces défections et d’une plus grande porosité avec l’extrême droite (c’est en cela que consistera l’œuvre de réunification avec les fragments de la droite légitimiste n’ayant par contre jamais accepté l’idéal républicain).

Enfermement dans un réduit sectaire

Ce qui caractérise ces deux droites est leur asymétrie. L’une a montré sa capacité à s’accaparer le pouvoir. La stratégie du « et en même temps » indique qu’elle fait tout pour éviter d’être cataloguée uniquement à droite et de droite. Il en va de son inscription dans la durée. Si son point de départ est présenté comme situé au centre-gauche, elle réalise cependant des politiques indiscutablement de droite.

L’autre crée les conditions d’un enfermement dans un réduit sectaire. La droite légitimiste est en réalité à la fois en voie de « cornerisation » et de reconstitution. Laquelle des deux tendances l’emportera ? Son rétrécissement la conduit à vouloir reconstituer son identité à l’original et à l’origine : « fier d’être de droite », a clamé Laurent Wauquiez. Cela passe par une réintégration de la droite traditionaliste, une composante de l’extrême droite. Pour compenser un risque d’isolement mortifère, elle adopte une stratégie opposée. Il ne doit y avoir qu’une droite et c’est elle qui doit l’incarner exclusivement. Elle a à repousser toute concurrence en dehors du champ de la droite, quitte à faire passer l’actuelle majorité macronienne pour crypto-socialiste (c’est loin d’être gagné…).

Ces deux droites vont inévitablement entrer en concurrence ou en confrontation. Une droite (provisoirement ?) conquérante et une droite (temporairement ?) désarticulée peuvent-elles cohabiter ? Le choc des ambitions personnelles et l’esprit de rentes particulières tendraient à l’empêcher. Mais cela peut se révéler au final un leurre. Car que l’une ou l’autre exerce le pouvoir, les politiques menées seront soit de droite soit de droite, toujours au service des marchés. Les nuances ne seront pas question d’intensité des (contre-) réformes, mais simplement d’habileté tactique à satisfaire les intérêts des oligarchies sans déclencher des réactions populaires d’opposition.


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