Vélib : les agents de Smovengo tiennent la grève

Alors que le dispositif de vélos en libre service parisien accuse un important retard, les salariés, en grève depuis trois semaines, peinent à faire entendre leurs revendications.

Malika Butzbach  • 4 mai 2018
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Vélib : les agents de Smovengo tiennent la grève
© photo : David Seyer / CrowdSpark

Huit heures du matin devant l’hôtel de ville de Paris, la station de Vélib ne fonctionne pas. Les bornes sont vides et des barrières vertes empêchent l’accès : l’écran indique que louer un vélo « n’est pas possible ». « C’est symbolique », sourit Mathieu*, un gilet orange sans manches estampillé Vélib sur le dos. Le jeune homme travaille à Smovengo, l’entreprise chargée du déploiement des nouveaux Vélib. Comme 85 % des 115 agents de terrain, voilà trois semaines qu’il est en grève. Les deux dépôts de vélos (à Alfortville et Villeneuve-la-Garenne) sont bloqués depuis le 17 avril par les salariés qui demandent des améliorations de leurs conditions de travail. Ce jeudi 3 mai, ils sont une quinzaine à se rassembler sur le parvis.

© Politis

Repris au rabais

La majorité de ces employés sont des anciens de Cyclocity, la filiale de JCDecaux qui s’occupait de la gestion des Vélib jusqu’en 2017 : ils estiment avoir été repris au rabais par Smovengo (qui réunit la PME montpelliéraine Smoove, les espagnols Mobivia et Moventia et Indigo). « Pour certains, ceux qui ont le plus d’ancienneté, c’est jusqu’à 1 000 euros de perte sur leurs salaires », affirme Mathieu. De son côté, la direction de Smovengo déplore que les salariés reviennent sur des conditions salariales qui ont été acceptées il y a trois mois. « On avait le couteau sous la gorge : soit on signait les contrats, soit on était au chômage, s’exclame le jeune homme, qui travaille pour les Vélib depuis plusieurs années. On a accepté des missions qui étaient décrites dans le contrat, mais sur le terrain, on est amenés à faire d’autres tâches. »

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« Il y a un vrai malaise, poursuit-il. Depuis que l’on travaille pour Smovengo, on observe de nombreux arrêts de travail. » Jules*, ancien de JCDecaux lui aussi, raconte que le matin, on lui demande de changer les batteries des Vélib. « Pourtant, on n’a pas l’habilitation électricité. Mais on nous demande d’être beaucoup plus polyvalents, surtout parce que le dispositif connaît de nombreux problèmes d’ordre technique. » Pour la phase de déploiement des nouveaux Vélib, les salariés affirment avoir fourni des efforts. « Résultat ? Pas de reconnaissance ni de compensation financière », grince Mathieu.

« Aucun dialogue, juste « non » »

Les grévistes revendiquent une révision de leur grille de salaires, en particulier pour le travail de nuit. « Smovengo veut faire travailler 70 % des salariés la nuit, explique Oualid Aloui, salarié devenu porte-parole du mouvement. Pourquoi pas, si ça permet une meilleure gestion des vélos. Mais pas avec une majoration de nuit à 10 % ! Avant, on avait 45 %. »

Depuis le début de leur mobilisation, ils ressentent une forme de mépris de la part de la direction de Smovengo. « En neuf ans de travail, je n’ai jamais vu ça. Les deux fois où on a vu les DRH de l’entreprise, ils ont répondu systématiquement non à nos revendications. Aucun dialogue, juste « non », s’indigne Louis*. La seule chose qu’ils nous aient accordée, c’est 27 centimes supplémentaires sur le panier repas. Tu parles d’un cadeau ! » Alors qu’avec JCDecaux les salariés avaient droit à 12 euros de panier repas, ils n’ont plus que 5,73 euros. « Impossible de se restaurer à ce prix-là lorsque l’on travaille la nuit ! », s’exclame Oualid Aloui.

Dysfonctionnement antérieur à la grève

La gestion de la grève par Smovengo fait d’autant plus gonfler la colère des travailleurs. « On nous fait porter une part de l’échec du lancement des nouveaux Vélib. Pourtant, les dysfonctionnements techniques étaient présents bien avant notre mouvement », rappelle Mathieu. Lui est aussi usager du service et croit en ce dispositif : « C’est un très beau projet, il faut que ça marche. Mais il y a des choses à régler. » Le chantier a pris beaucoup de retard : seules 680 stations étaient ouvertes au début du mois de mai, loin de l’objectif des 1 400 espérées à la fin du mois. Les agents accusent notamment l’entreprise d’avoir engagé des intérimaires pour les remplacer, un « contournement de la grève », dénoncent-ils. Cette pratique est interdite par l’article L1251-10 du code du travail. Sur les réseaux sociaux, ils publient des photos comme celle d’un camion de location de la marque France Car dans lequel sont entreposés des Vélib.

https://www.politis.fr/articles/2017/10/les-salaries-de-velib-devant-le-tribunal-37679/

Quant à la mairie de Paris, les grévistes espèrent, si ce n’est un soutien, au moins une pression sur Smovengo. « Ils ne nous soutenaient déjà pas lors de la reprise des contrats…, siffle Louis. Mais là, l’échec des Vélib c’est un boulet pour Anne Hidalgo. » Effectivement, la maire a lancé, mercredi 2 mai, un ultimatum à l’entreprise, lui laissant 48 heures pour présenter un plan de sortie de crise.

Le jour du rassemblement, Smovengo a présenté son plan en trois temps. Seul problème : le volet social n’y est pas abordé. Pire : « Les agent en grève ont reçu des assignations par huissiers à leur domicile », affirme le communiqué de presse. La direction « durcit sa position plutôt que de faire un effort pour la sortie de crise dans l’intérêt des usagers, laissés une fois de plus sur le bord de la route ». Justement, les agents, et leurs gilets orange « Vélib » sur le dos, sont souvent pris à partis par les usagers. « On sert d’exutoire… Mais il y en a qui nous soutiennent, et pas qu’un peu ! », sourit Mathieu en se resservant dans le sac de chouquettes.

Société Travail
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