Parcoursup : Le désir d’étudier douché par l’État

Le traitement brutal  violences, gardes à vue, procès  des lycéens mobilisés contre Parcoursup est l’ultime avatar d’une volonté de briser dans l’œuf toute contestation issue de la jeunesse.

Ingrid Merckx  • 6 juin 2018 abonné·es
Parcoursup : Le désir d’étudier douché par l’État
© photo : Greg Looping / Hans Lucas

C’est une enseignante de l’université de Paris-III qui a posté ce dialogue sur Twitter, le 1er juin : « Pourquoi tu es là, toi ? Tu as eu un oui ! (Proviseur à lycéen participant au blocage de son lycée) – Oui, mais je suis solidaire des autres, c’est un problème collectif (lycéen). » Ce « oui », c’était une réponse positive de Parcoursup, la plateforme qui gère les inscriptions des bacheliers à l’université depuis la promulgation de la loi Orientation et réussite des étudiants (ORE), le 8 mars. Ces « autres », ce sont les lycéens non sélectionnés dans un premier temps, et qui sont en attente d’une affectation. Soit des jeunes qui se retrouvent le bec dans l’eau, déçus de ne pas faire partie des « premiers de cordée » acceptés du premier coup et pouvant décrocher sept réponses positives dans un établissement très coté. Ces « autres », ce sont donc ceux qui restent au mieux circonspects, au pire désemparés sans savoir que faire de leur peau à la rentrée. Une autre enseignante a confié son écœurement en lisant sur Twitter le message d’une élève : « Dans ma classe, on est tous “en attente” »…

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Pour certains, l’attente va se convertir en réponses positives. D’autres vont finir par accepter des second ou troisième vœux, choisissant leur orientation par défaut, après des semaines de stress. « À la veille du bac, mes terminales passent leurs journées et leurs nuits à se connecter sur la plateforme pour savoir si leur rang évolue. C’est un système cruel, soupire Emmanuelle, prof de philo au Bourget (lire son témoignage). _Alors quand j’entends le ministre Jean-Michel Blanquer dire que Parcoursup est “plus humain et plus rationnel” qu’APB, le système d’inscription précédent, je me dis que c’est vraiment de la propagande… » « Des refus successifs, des “en attente” répétés, au bout d’un moment, ça dégoûte… », ajoute Victor Mendez, étudiant à Paris-X-Nanterre et membre du NPA jeunes. Combien de lycéens vont abandonner l’idée d’entrer à l’université ? Combien vont rejoindre des écoles privées ? Combien vont renoncer à des études parce que les pouvoirs publics des années 2000 n’ont pas anticipé que le boom des naissances allait engorger des universités devenues trop étroites dix-huit ans plus tard ?

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C’est contre cette injustice orchestrée par un système peut-être moins opaque qu’APB, mais absurde, que les étudiants et les lycéens mobilisés depuis septembre ont lancé des mouvements d’occupation des universités en février. Le 22 mai, une centaine de jeunes se sont rendus au lycée Arago à Paris pour y tenir une assemblée générale. Rapidement délogés par les forces de l’ordre, 102 ont été placés en garde à vue. S’ils n’ont pas subi de violences physiques, leurs droits ne leur ont pas été notifiés et ils sont restés quatre heures dans un fourgon avant d’être placés en garde à vue, jusqu’à 48 heures pour certains. « Il est tout à fait intolérable que des jeunes qui se battent pour leur avenir soient traités de la sorte par les forces de l’ordre, s’est insurgée la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) dans un communiqué le 24 mai. Par ailleurs, il est tout à fait inédit que des mineurs mobilisés pour une cause se voient enfermés plus de 24 heures en garde à vue, sur des motifs qui, à l’heure actuelle, n’ont pas été communiqués à leurs parents. » Une partie a été déférée devant le parquet. Quatorze mineurs attendent leur audience, fixée au 15 juin. « Du jamais vu », confirme Me Alié Alimi. Avocat au barreau de Paris et membre de la Ligue des droits de l’homme, il y voit une volonté de briser la prise de conscience politique d’une génération (lire notre entretien). Ça n’est pas seulement le droit de manifester qui est en cause, mais la manière dont ce gouvernement perçoit la jeunesse. _« Arrêtez de stresser les lycéens », a quand même osé la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, sur France Inter le 22 mai, jour des premiers résultats de Parcoursup, alors qu’elle était interpellée sur les attentes et les déceptions générées par le processus.

Pour éviter que le mouvement d’occupation des universités, sévèrement réprimé, ne « contamine » les lycées au moment du bac, le gouvernement a frappé fort. Et créé un précédent au lycée Arago en renversant l’enjeu des qualifications retenues : la « participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations » et l’« intrusion dans un établissement scolaire » avaient été introduites dans un texte de loi (1), en 2010, a priori pour « protéger » les lycéens des « casseurs ». Et non leur faire risquer jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 7 500 euros d’amende pour avoir organisé une AG.

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« Nos enfants s’expriment. Leurs questionnements sur l’avenir (leurs études, le monde du travail, l’environnement) restent sans réponses […]_. Alors il manifestent ou bloquent, espèrent se faire entendre. Comme d’autres l’ont fait. On leur oppose une violence toujours plus forte, policière, judiciaire, et symbolique »,_ dénoncent des « parents solidaires » dans un appel réagissant aux évacuations des universités avant l’affaire Arago. Il y réclament « une enquête sur la doctrine française du maintien de l’ordre » et renvoient à la décision du Défenseur des droits du 2 mai sur la nécessité de mettre à jour cette doctrine.

« Découvrant les premières réponses de Parcoursup, les lycéens rejoignent plus massivement la mobilisation contre la sélection à l’entrée de l’université », observe Victor Mendez. Lui-même a été placé en garde à vue avec deux autres étudiants lors de l’évacuation par la police de la fac de Nanterre le 9 avril. Son procès doit avoir lieu le 20 juin. « L’affaire du lycée Arago fait suite aux évacuations violentes des facs de Montpellier, du Mirail à Toulouse ou de Tolbiac à Paris, mais aussi de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, où un jeune a perdu une main. Il faut voir la réponse policière dès qu’un blocage de lycée est annoncé, comme à Bergson, à Paris, le 1er juin. Il faut aussi évoquer le sort des trois jeunes de Briançon incarcérés pour avoir prêté main forte à des migrants. En outre, la répression s’inscrit dans un contexte de mobilisation dans la fonction publique et de grève à la SNCF. Le gouvernement veut casser les foyers de résistance. » Face à cette violence d’État, « l’atonie syndicale et politique » le sidère : « Les parents d’élèves et l’extrême gauche ne peuvent être les seuls à réagir ! Parcoursup est un système dissuasif. 350 000 jeunes risquent de se retrouver sans affectation. Le gouvernement va parvenir à réduire le nombre d’entrants à l’université. La bagarre ne fait que commencer. »

Le 4 juin, une large intersyndicale réunissant lycéens et étudiants a appelé à une nouvelle mobilisation le 7 juin, derrière le mot d’ordre « Ne laissons pas notre avenir “en attente” ». 27 % des candidats étaient toujours sans réponse à cette date. Les jeunes ayant obtenu la filière de leur choix étaient très minoritaires. Beaucoup avaient reçu des propositions qui ne les intéressaient pas. Et les scandales se multiplient : « Les lycéens de milieu populaire, issus des académies les moins dotées, sont les premiers touchés. La cartographie de l’exclusion sociale est marquante : à Bondy [Seine-Saint-Denis], au lycée Renoir, 100 % des élèves en classe techno n’ont aucune affectation. » Des maires du département s’élèvent à leur tour contre la machine qui broient « leurs » jeunes. La réforme des prestations sociales venant encore alourdir la discrimination territoriale : les allocations logement ne pourront plus se cumuler avec des bourses sur critères sociaux. De quoi former une armée de désenchantés.

(1) Loi n° 2010-201 du 2 mars 2010 renforçant la lutte contre les violences de groupes et la protection des personnes chargées d’une mission de service public.

Société Éducation
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