Thomas Frank : « Trump est le fruit de l’échec d’Obama »

Après un premier livre montrant comment la classe ouvrière états-unienne a basculé en faveur des républicains, Thomas Frank analyse la proximité des démocrates avec les élites économiques, et leur éloignement des syndicats et des travailleurs, jadis cœur de leur électorat.

Journaliste et historien, l’Américain Thomas Frank est beaucoup lu en dehors des États-Unis, particulièrement en Europe. En revanche, dans son pays, alors qu’il était régulièrement invité sur les plateaux de télévision au début de la présidence Obama (et plus rarement pendant la primaire démocrate de 2017, autour de la candidature de Bernie Sanders, dont il était proche), son propos sur l’abandon des classes populaires par les démocrates est désormais inaudible et marginalisé. Pourtant, il analyse avec rigueur (et un humour parfois féroce) comment les républicains ont courtisé avec succès la classe ouvrière, alors que le Parti démocrate apparaît comme soutenant fièrement la mondialisation néolibérale et ses principaux bénéficiaires. Auteur en 2013 de Pourquoi les pauvres votent à droite, il publie aujourd’hui… Pourquoi les riches votent à gauche (1).

Votre précédent livre s’intitulait Pourquoi les pauvres votent à droite. Comment les républicains ont-ils réussi à remporter une large part des votes de la classe ouvrière ?

Thomas Frank : Le titre français prête un peu à confusion puisque les très pauvres – du moins la petite part qui vote – continuent de donner leurs suffrages aux démocrates. À ce propos, il y a une longue histoire aux États-Unis des mesures adoptées pour empêcher beaucoup de gens de voter. Et devinez qui sont ces gens ? Les plus marginalisés ou les plus faibles, qui en grande majorité voteraient démocrate. Mais c’est une autre question… Depuis quelques décennies, en effet, la classe ouvrière a basculé et vote dans une large proportion pour les républicains. En fait, ce phénomène a commencé avec Richard Nixon. L’idée principale des républicains a été d’utiliser le vocabulaire de la colère ouvrière en la tournant contre le gouvernement fédéral. Et leur stratégie a réussi ! Cela leur a pris des années, mais ils ont entrepris méthodiquement, et avec une redoutable intelligence, une intoxication des consciences tout entière construite sur l’« élite », désignée comme le principal ennemi et bientôt confondue avec la gauche et les démocrates.

Vous diriez donc que, depuis une cinquantaine d’années, on a assisté à une perversion du débat démocratique ?

Je dirais plutôt à une perversion de l’expression des intérêts de classe. Cette entreprise est d’ailleurs parvenue aujourd’hui à un niveau bien plus élevé qu’il ne l’était à l’époque de Nixon. Trump est l’ultime expression de cette stratégie, en réussissant à faire passer cette idée que « le milliardaire est votre ami », qui fut un slogan très populaire ! Vous comprendrez que chaque ouvrier aux États-Unis a bien conscience que les accords commerciaux internationaux comme l’Alena, le Tafta ou le Ceta (2) vont directement contre ses intérêts immédiats et ruinent sa situation de travailleur. Or Trump le sait et en parle de manière péjorative, alors que ce sont les républicains qui ont conçu et rédigé ces traités commerciaux. Mais Hillary Clinton et une bonne partie des démocrates les ont approuvés ! Aussi, quand Trump dit à la télévision en direction des ouvriers qu’il est contre et qu’il compte les renégocier, les démocrates et leur candidate ne savent quoi répondre.

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