Ubérisation : « Une OPA sur le marché du précariat »

Un amendement de la loi « Avenir professionnel » prétend protéger davantage les travailleurs des plateformes. Pour Jérôme Pimot, du Collectif des livreurs autonomes de Paris, cette évolution n'améliorerait rien. Entretien.

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Adoptée en première lecture à l'Assemblée ce mardi 19 juin, la réforme de la formation professionnelle et de l'assurance chômage conforte un peu plus le modèle d'ubérisation. Un amendement, déposé par Aurélien Taché, le rapporteur du projet, prétend inciter les plateformes à s'engager pour la protection sociale… mais seulement sur le papier : il propose, sans imposer, à la plateforme de conclure une charte établissant « ses droits et obligations ainsi que celles des travailleurs avec lesquels elle est en relation ».

Parmi les mesures de la charte : « le caractère non-exclusif de la relation entre le travailleur et la plateforme », « une rémunération décente », des « mesures de prévention des risques professionnels » et des « garanties applicables en cas de rupture de relations contractuelles entre la plateforme et le travailleur ». Pour Jérôme Pimot, du Collectif des livreurs autonomes de Paris (CLAP), il s'agit surtout d'un cadeau aux plateformes qui éloigne un peu plus les travailleurs du salariat.

L'amendement Taché prévoit la création d'une charte de responsabilité sociale pour les plateformes. Qu'est-ce que vous en pensez ?

Jérôme Pimot : Dans cet amendement, on parle de chartes au pluriel. Chaque plateforme pourra, et il s'agit d'une option, définir ses propres modalités sociales. C'est surtout un cadeau aux plateformes pour leur permettre de faire du pseudo-social. Et cela continuera d'empêcher l'accès au salariat de tous ces livreurs.

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Le texte a été élaboré entre les députés LREM et les plateformes. Les travailleurs n'ont jamais été entendus. Une charte doit être définie par la plateforme et les travailleurs. D'ailleurs, les patrons clament haut et fort que les plateformes ne seraient rien sans les chauffeurs et livreurs. Ils sont les premiers concernés et ont plein d'idées, pourquoi ne pas en faire des acteurs à part entière ? À Bologne, une charte a été définie entre la mairie et les livreurs. Mais, lors de sa présentation, les plateformes internationales étaient aux abonnés absents. Ça montre bien que, ce qu'ils cherchent, c'est à servir leurs propres intérêts. Et cela passe par la sécurisation de leur modèle économique. C'est une OPA sur le marché du précariat.

Le gouvernement met en avant une mesure sur le compte personnel de formation (CPF). Celui-ci serait alimenté comme celui des salariés.

Qu'est-ce qu'ils en ont à faire, les livreurs, du CPF ? C'est un truc politique qui ne leur parle pas. Si les jeunes travaillent pour les plateformes, c'est pour manger, pas pour se construire une vie. Si on voulait qu'ils se construisent une vie, on les amènerait vers le salariat, qui donne droit à toutes les protections sociales. Les députés de la majorité et le gouvernement, par la voix du ministère du Travail, mettent cela en avant, mais qu'en est-il des assurances en cas de maladie ou d'accident ? Là, c'est beaucoup plus concret pour les travailleurs. La condition pour exercer un métier à risque, comme celui de livreurs, c'est avant tout par une vraie protection. Pour l'instant, on a seulement des casques et des phares offerts par Deliveroo…

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Les chartes permettent de protéger les plateformes d'éventuelles requalifications de travailleurs en salariés. Justement, cet amendement intervient au moment où le parquet de Paris a ouvert une enquête sur Deliveroo pour salariat déguisé.

L'Inspection du travail, à travers une longue enquête, a constaté que c'est du travail dissimulé. Ils ont donc interpellé le parquet de Paris, qui a ouvert cette enquête judiciaire. Le but du gouvernement c'est de protéger les plateformes, qui sont un peu leur cheval de Troie. Avec le détricotage du Code du travail, l'augmentation des licenciements et de la précarité, ces plateformes permettent de justifier cette politique : on dirige les chômeurs vers ce modèle. Si l'ubérisation est mise en défaut par justice, leur idéologie se casse la figure. Ces chartes fonctionnent comme un pansement sur une jambe de bois.


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