Urgence pour la psychiatrie

C’est le parent pauvre de l’hôpital. La crise est identifiée depuis longtemps. Pourtant, le déficit de soignants révèle une conception où la relation humaine est négligée dans l’offre de soins.

Benoît Blanchard est pédopsychiatre dans un centre médico-psycho-pédagogique en banlieue parisienne.

Même pour des enfants qui cumulent urgence psychiatrique et urgence sociale, il lui faut au moins un an pour trouver une solution de prise en charge en jonglant entre les services, l’école, l’assistante sociale, la médecine de ville… « Si ce n’est trois ans ! Face à une crise, ce n’est pas tenable. J’envisage de saisir le Défenseur des droits. »

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Antoine Pelissolo est psychiatre à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil. Il confie que, si certains patients repartent vite, d’autres sont dans son service depuis deux ou trois ans, faute de solution de sortie. Et les conditions de travail sont si difficiles pour les infirmiers que rares sont ceux qui restent, quand ils ne quittent pas la psychiatrie, qui n’est plus une spécialité pour ces professionnels depuis 1992. Au centre hospitalier du Rouvray, près de Rouen, il aura fallu dix-huit jours de grève de la faim pour obtenir trente postes supplémentaires et une unité d’accueil pour les ados. Sauf qu’ils en demandaient plus de cinquante et redoutent que cette « rallonge » ne pénalise d’autres services de psychiatrie (lire notre reportage).

À quelles extrémités les professionnels doivent-ils en arriver pour que leurs tutelles décident de conditions de soins décentes ? « Une grève de la faim dans un service de psychiatrie, c’est un geste inédit et altruiste », réagit Denys Robiliard, ex-député PS, auteur d’un rapport sur la psychiatrie pour la commission des Affaires sociales de l’Assemblée en décembre 2013. La psychiatrie est en crise. Parent pauvre de l’hôpital public, qui lui-même crie famine, elle souffre historiquement d’un ostracisme lié à la fois à l’image sociale des malades mentaux et à des habitudes de travail en marge des autres spécialités, résume Antoine Pelissolo.

« Il faut en finir avec la stigmatisation des personnes atteintes de troubles mentaux ! », réclame Marie-Jeanne Richard. Vice-présidente de l’Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques (Unafam), elle est « vent debout » contre un décret (n° 2018-383) signé par le gouvernement le 23 mai, « autorisant les traitements de données à caractère personnel relatifs au suivi des personnes en soins psychiatriques sans consentement ». Passé inaperçu, ce texte « sans fondement médical », qui découle du plan national de prévention de la radicalisation, consiste en la constitution d’un fichier national « permettant de suivre les personnes pendant trois ans. Imaginerait-on pareil fichier pour les malades du sida ou du cancer ? » Nombre de familles ont aujourd’hui recours aux soins sans consentement pour faire hospitaliser leurs proches en urgence, « quand elles voient que leur état se dégrade rapidement », poursuit Marie-Jeanne Richard, en fustigeant l’amalgame entre malades et radicalisés qui sous-tend le décret.

« Les personnes atteintes de troubles psychiques sont aussi des citoyens, rappelle Anne-Claire Devoge, directrice générale adjointe des Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (Ceméa), en charge du service de santé mentale. Le management néolibéral conduit à une déshumanisation des soins. Or, soigner, ça n’est pas juste enfermer et donner des médicaments. »

« Comme pour toute pathologie qui est souvent chronique, il s’agit de “prendre soin” et donc de se préoccuper de la vie des personnes en les accompagnant au long d’un parcours, ce dont le système de santé s’acquitte beaucoup moins bien, pointait Michel Laforcade, directeur de l’agence régionale de santé Aquitaine dans un rapport remis à Marisol Touraine, ministre de la Santé, en novembre 2016. Les ruptures de parcours sont multiples : l’accès difficile au diagnostic et aux soins, les hospitalisations inadéquates, l’accompagnement social et médico-social défaillant, l’accès compliqué aux soins somatiques, la prévention aléatoire des situations de crise… »

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