Halte à la pauvrophobie !

Le mépris envers les plus défavorisés, diffus dans la société, s’exprime jusque dans les discours et les mesures du Président.

J ’ai honte pour mes enfants et pour moi. On me juge et on m’humilie parce que je touche le RSA et que je vis aujourd’hui à l’hôtel. » Coralie, mère isolée de cinq enfants, expulsée en avril du logement qu’elle occupait depuis vingt ans, exprime le poids du regard des autres. Souvent injuriée, méprisée, elle est une victime de la pauvrophobie quotidienne. Cette étiquette de « pauvre » lui colle à la peau et devient statut social (1). « Je n’ai rien et je ne suis rien à leurs yeux. »

« Cassos », « assistés », « paresseux »… Les propos pauvrophobes se sont banalisés. Dans le monde politique, « ce dédain se retrouve à droite comme à gauche », affirme Jean--Christophe Sarrot, chargé de mission à ATD Quart Monde_. Un rejet à tous les étages de l’échelle sociale. C’est même souvent chez les classes moyennes inférieures et populaires, à la lisière entre précarité et pauvreté, que la défiance est la plus grande, en dépit d’une proximité sociale, économique et souvent géographique. « La peur menaçante de tomber dans une situation identique instaure une distance sociale et morale », analyse Jean-Christophe Sarrot. C’est ce que souligne également Michel Pouzol dans le documentaire _Pourquoi nous détestent-ils, nous les pauvres ? (2). « Le pauvre dérange parce qu’il incarne ce que l’on pourrait devenir », lâche l’ex-député frondeur, qui a lui-même connu la grande pauvreté.

C’est en 2016, à l’initiative d’une campagne menée par ATD Quart Monde, qu’est apparu le néologisme « pauvrophobie ». « La pauvrophobie, c’est penser que les personnes pauvres sont soit incapables, soit pleinement responsables de leur situation », résume Jean-Christophe Sarrot. Elle débouche bien souvent sur un processus de rejet, d’humiliation et de mépris social. Pour l’association, il existe diverses conséquences à cette « pluie fine » d’idées fausses.

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« On me caricature et même des copines me disent “il faut travailler” alors que je fais tout pour, mais je finis par culpabiliser, raconte Coralie. Oui, je touche le RSA, mais j’ai des droits, et on les renie si je ne me bats pas. » S’exprimant le 20 juin lors d’un rassemblement à Paris contre les expulsions locatives, une autre femme dénonce la violence verbale et symbolique : « C’est un harcèlement moral quotidien qui vient de partout. »

L’autre conséquence, c’est « le passage à l’acte du préjugé : la discrimination, explique Jean-Christophe Sarrot. Elle consiste à traiter différemment quelqu’un parce qu’il porte des marqueurs de pauvreté ». Pour la contrer, la loi du 25 juin 2016 a gravé dans le code pénal un 21e critère de discrimination : « à raison de la précarité sociale ». À ce jour, pourtant, aucun recours devant le juge ne l’a invoqué. Aller en justice est un processus long et laborieux. Et il est difficile de prouver la situation de discrimination, tout comme de voir son cas personnel exposé publiquement.

Depuis le début de la décennie, le discours sur la pauvreté se durcit. Certains politiques fustigent « l’assistanat, ce cancer de la société française » (Laurent Wauquiez, en mai 2011), ou les chômeurs qui « partent en vacances aux Bahamas grâce à l’assurance chômage » (Damien Adam, député LREM, en novembre 2017). ATD lance en 2012 une campagne de tracts et sur le Web pour lutter contre les préjugés, qui trouve un bel écho. Puis l’équipe rédige En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté (éd. Quart Monde), qui contre-argumente avec des comparaisons chiffrées. Le livre a été vendu à près de 100 000 exemplaires et en est aujourd’hui à sa 4e édition. Michel Pouzol, qui l’a offert par centaines lors de ses premiers vœux de député, parle d’un « objet de grande utilité pédagogique contre la démagogie ». ATD travaille désormais à compiler des témoignages de situations concrètes de discriminations pauvrophobes, en prévision des 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme, en décembre.

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