Dossier : Aux arbres, citoyens !

L’appel de la forêt

Étouffés par leur existence, des individus et des communautés trouvent dans la nature l’oxygène d’une autre vie.

Peut-on avoir « recours » à la forêt, comme le théorisait l’écrivain Ernst Jünger en 1951 ? La forêt pour refuge, idée polysémique qui sous-entend à la fois le subi et le choisi, le péril et le sauvetage, le physique et le symbolique. En découle une abondance de démarches, comme le rappelle le sociologue David Le Breton dans La Saveur du monde (Métailié, 2006) : il y a « la forêt du chercheur de champignons, du flâneur, du fugitif, de l’Indien, du chasseur, du garde-chasse, du braconnier, des amoureux, des égarés, des ornithologues, des animaux, de l’arbre, du jour, de la nuit. Il n’y a pas de vérité de la forêt, mais une multitude de perceptions selon les angles d’approche, les attentes, les appartenances sociales et culturelles ».

La forêt est d’abord un lieu de quête méditative, comme en témoigne la réclusion religieuse à laquelle s’adonnent divers pratiquants. On vient y chercher l’introspection existentielle. Dans Walden, livre de 1854 qui inspira des communautés forestières dans les années 1970, le philosophe Henry David Thoreau lie son départ dans les bois au désir de « vivre de manière réfléchie, affronter seulement les faits essentiels de la vie ». La forêt est aussi un lieu d’engrillagement pour riches propriétaires – on parle de solognisation du territoire. À l’inverse, elle peut être un refuge pour précaires et SDF, comme dans le bois de Vincennes. Elle fut, sur tous les continents, une place de résistance pour ceux qui fuyaient les guerres et les persécutions. Elle attire aujourd’hui ceux qui viennent y chercher une autre manière de vivre.

La forêt a toujours été habitée par des populations dites « autochtones » ou « isolées ». Elles sont de moins en moins nombreuses, mais fascinent de plus en plus. Dans un monde gagné par l’uniformisation et la standardisation, sur une planète où la moitié de l’humanité habite en ville, vivre « en marge de » révèle une forme d’utopie. « Un jour, on est las de parler de décroissance et d’amour de la nature, explique l’auteur Sylvain Tesson (Dans les forêts de Sibérie, Gallimard, 2011). L’envie nous prend d’aligner nos actes et nos idées. Il est temps de quitter la ville et de tirer sur les discours le rideau des forêts. »

L’histoire de cette retraite vers la forêt est celle de milliers d’anonymes, par définition impossibles à comptabiliser. Elle concentre généralement plusieurs refus : de l’urgence et de la concurrence, du travail et de la dette, de l’anxiété et du burn-out ; d’une société de consommation épuisante ; d’un monde d’écrans où les moyens de communication sont toujours plus nombreux mais déshumanisés. « Nos existences nous pèsent, résume David Le Breton dans Disparaître de soi (Métailié, 2015). Nous aimerions prendre congé des nécessités qui leur sont liées. Se donner des vacances de soi pour reprendre son souffle. »

Telle était peut-être la motivation de Gisèle Bolos. Cette quinquagénaire retrouvée en 2010 dans les bois de Saint-André (Charente) voulait être « en paix, tranquille, sans ennuyer personne » (Sud-Ouest). Foster Huntington, qu’une carrière attendait chez Ralph Lauren, a décidé en 2011 de s’en aller parcourir les États-Unis, avant de s’installer dans une forêt des gorges du fleuve Columbia. « J’en ai eu marre de bosser dans la mode et de designer des trucs pour bourges du Connecticut, confie-t-il à Vice. Travailler derrière un bureau 70 heures par semaine dans une putain d’entreprise alors que je n’avais même pas 30 balais, merci quoi ! » Christopher Knight, célèbre pour avoir vécu sans le moindre contact dans une forêt du Maine de 1986 à 2013, ne peut, lui, expliquer son comportement. « Je ne pensais à rien de particulier, je l’ai seulement fait. »

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