Réduction des risques : « Une question de volonté politique »

Chargée des questions de santé à la mairie de Paris, Anne Souyris plaide pour une meilleure adaptation à l’évolution des pratiques et des consommations, dans une logique sanitaire et sociale.

Olivier Doubre  • 5 septembre 2018 abonné·es
Réduction des risques : « Une question de volonté politique »
© photo : La salle de consommation à moindre risque près de la gare du Nord, à Paris.crédit : VOISIN/Phanie/AFP

Adjointe d’Anne Hidalgo chargée de la santé et des relations avec l’AP-HP, Anne Souyris (EELV) explique son scepticisme quant à l’efficacité des évacuations par la police des « scènes ouvertes » de deal et de consommation de drogues illicites dans les rues de la capitale, même si elles peuvent parfois s’avérer nécessaires, du fait de dégradations sur la voirie et de nuisances pour les riverains. Mais l’élue souligne surtout l’urgence de développer des réponses sanitaires et sociales adaptées au public concerné et au plus près des pratiques de consommation de ces usagers de drogues ultra-précarisés.

Pourquoi avoir demandé, fin juin, l’évacuation de la scène de consommation surnommée la « colline du crack », à Paris, la dix-septième en à peine de deux ans ?

Anne Souyris : Au fil des mois précédant l’opération, ce lieu, qui se trouve à la porte d’Aubervilliers, en marge du périphérique, était devenu totalement insalubre et même terrifiant pour les riverains. Cette évacuation visait donc à produire un électrochoc et à susciter la prise en charge de ces usagers de drogues. Pour moi, la logique est d’abord sanitaire et sociale. On dit souvent que le premier problème est la consommation de stupéfiants, mais les consommateurs en question sont d’abord des personnes sans domicile fixe, parfois depuis des années, avec pour beaucoup des problèmes psychiatriques, et en forte rupture avec les services sanitaires et sociaux. Et puis il fallait voir cette « colline du crack » : une vraie cour des miracles, face à un nœud autoroutier, avec des déchets partout…

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L’évacuation, selon vous, était donc nécessaire…

Je ne suis pas, loin de là, en faveur des évacuations policières, car je crois avant tout à la nécessité d’une prise en charge. Mais il y avait ici jusqu’à 500 personnes par jour. La veille de l’intervention, environ 350 avaient disparu. Concernant les 150 présentes le matin de l’évacuation, il n’y a pas eu de violences ni d’arrestations. Le lieu a au moins pu être nettoyé. Mais, faute de moyens, une trentaine de personnes seulement ont bénéficié d’un début de suivi, notamment pour recouvrer des droits sociaux.

Seule en France avec celle de Strasbourg, la salle de consommation à moindre risque (SCMR) près de la gare du Nord, gérée par l’association Gaïa, n’est ouverte qu’aux injecteurs. Pourquoi ne peut-elle pas accueillir les « crackeurs », qui, pour la plupart, fument ce produit ?

Car ce n’est pas prévu par la loi de 2016 encadrant les SCMR, destinées à titre expérimental aux seuls « injecteurs ». Certes, on pourrait ne pas tenir compte de cette modalité. D’ailleurs, la SCMR de Strasbourg accueille autant pour l’injection que pour l’inhalation de stupéfiants. Mais, du fait de tensions politiques et avec certains riverains, la Ville de Paris s’en tient strictement à la lettre de la loi. Or, celle-ci s’inscrit dans un contexte datant de vingt ou trente ans.

À l’époque, l’urgence était à la prévention du sida et on a commencé à mettre en œuvre les politiques de réduction des risques en se préoccupant essentiellement de l’injection, qui était alors le principal mode de contamination chez les usagers de drogues. C’est pourquoi le législateur a autorisé l’expérimentation avec cette précision. C’est d’ailleurs assez incroyable que ce soit inscrit en toutes lettres dans la loi, puisqu’une expérimentation devrait être en mesure de s’adapter aux changements de pratiques et à l’évolution des consommations ! D’où notre demande que ce point soit modifié aussi rapidement que possible et, surtout, que l’expérimentation puisse évoluer en fonction des pratiques.

Vous demandez donc une augmentation du nombre de structures de consommation à moindre risque, en mesure de s’adapter aux nouvelles pratiques. Sous quelles formes ? Vous avez évoqué la possibilité de créer un bus mobile…

À l’évidence, nous avons besoin à terme de SCMR supplémentaires en Île-de-France. La Fédération Addiction, qui regroupe bon nombre des professionnels de santé dans ce domaine, estime qu’il en faut au moins quatre. Mais, comme je suis pragmatique et que, à tout le moins, tout le monde n’y est pas favorable, il me semble qu’une structure mobile telle qu’un bus permettait d’intervenir au plus près des usagers et des lieux de consommation de crack. Cela permettrait à la fois de limiter les craintes de ceux qui sont opposés à l’implantation d’une SCMR près de chez eux et de s’adapter rapidement aux changements de lieux et de pratiques, là où les besoins apparaissent. Encore faut-il que la loi nous permette de le faire. Il s’agit donc bien d’une question de volonté politique afin de modifier le cadre législatif.

Anne Souyris Adjointe à la mairie de Paris.

Société Santé
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