Brésil : Une démocratie au bord du gouffre

C’est un pays fracturé qui surgira dimanche d’une présidentielle promise au fasciste Bolsonaro, après une campagne irrationnelle.

Ils ont jeté cette semaine leurs dernières forces dans la bataille, envahi les rues de toutes les grandes villes du Brésil par centaines de milliers pour crier « EleNão ! » (« Pas lui ! »). Ce mot d’ordre, lancé il y a deux mois par un mouvement spontané de femmes, est devenu le slogan de ralliement de tous les anti-Bolsonaro, comme un hoquet de nausée pour rejeter le spectre d’une victoire au second tour de la présidentielle du candidat d’extrême droite, le 28 octobre prochain.

Député fédéral installé au Congrès depuis 28 ans, Jair Bolsonaro n’en était pas moins politiquement insignifiant il y a deux ans seulement. Candidat sous l’étiquette du petit Parti social-libéral (PSL), il stagnait à 7 % dans les sondages avant de décoller mi-2017, et surtout depuis juin dernier, bondissant de 20 % des intentions à 35 % la veille du premier tour, dont il arrivera finalement largement en tête, le 7 octobre, avec 46 % des voix. Autoproclamé « anti-système », déjouant tous les pronostics et très investi sur les réseaux sociaux, il a un temps été qualifié de « Trump tropical » en raison de sa trajectoire de campagne. Mais la comparaison s’arrête là : le président états-unien fait figure de personnalité fréquentable à côté d’un Bolsonaro ouvertement misogyne, raciste, homophobe, méprisant les Noirs, les Indiens et les pauvres, adepte de la violence et de la libéralisation des armes, du « droit de tuer » en réaction à une agression violente, ex-parachutiste nostalgique de la dictature militaire, laudateur de la torture et prêt à prendre toutes les libertés avec les institutions démocratiques du pays.

Et les masses qui se pressent derrière les panonceaux #EleNão, bien qu’ayant nettement grossi ces derniers jours, semblent un vain barrage face au stupéfiant phénomène Bolsonaro dans ce Brésil encore loué il y a quelques années pour les progrès sociaux enregistrés sous l’ère Lula. Il était encore donné battu par ses cinq principaux opposants dans la course présidentielle il y a un mois à peine. Une semaine avant le second tour, les instituts les plus fiables le donnaient vainqueur avec 59 % des voix, reléguant son rival de gauche Fernando Haddad (Parti des travailleurs, PT) à 41 %. Dans un pays où il n’est pourtant pas rare d’assister au déploiement de fortes dynamiques électorales sur de courtes durées, la présidentielle 2018 est un cas d’espèce, dissolvant les analyses politiques aussi rapidement qu’elles étaient publiées.

Ainsi début septembre prévalait encore, dans les études sur l’électorat de Bolsonaro, le profil type dominant de l’homme blanc, aux revenus moyens ou élevés, d’un niveau d’études supérieur et vivant dans les régions au sud et au sud-est du pays, les plus riches et les plus urbanisées avec des mégapoles comme São Paulo et Rio de Janeiro. Se dessinait la configuration d’un vote de classe, certes exacerbé par la personnalité du favori, néanmoins traditionnel au Brésil : Haddad dominait dans le Nordeste, terre d’origine de Lula, fidèle à l’ex-président (2003-2011) dont l’action a fait reculer notablement la pauvreté et la faim dans cette région déshéritée entre toutes au Brésil.

Or le bond spectaculaire de Bolsonaro dans les derniers jours précédant le premier tour est principalement à mettre au compte d’un ralliement massif d’une autre catégorie, celle des populations des banlieues défavorisées, intentions multipliées par deux ou trois à l’heure de mettre un bulletin dans l’urne ! Comme bien des observateurs, l’historienne Armelle Enders, spécialiste du Brésil contemporain à l’université Paris-8, n’en revient pas. « En rassemblant sur son nom ces deux électorats, Bolsonaro a en quelque sorte comblé la fracture sociale du pays ! »

L’influence des évangélistes, particulièrement coercitifs et conservateurs, « est déterminante au sein de ces populations », souligne Maud Chirio, historienne spécialiste du Brésil et des droites en Amérique latine (université Paris-Est Marne-la-Vallée). Ces Églises, auxquelles adhère un tiers de la population brésilienne, ont même décidé lors de cette présidentielle de faire front commun et ouvertement campagne pour le « seul » porteur de leurs valeurs. Non pas l’écologiste Marina Silva, pourtant évangéliste affichée, trop progressiste sur les questions sociétales, protectrice de l’Amazonie et de ses peuples, mais l’aubaine Bolsonaro, opposé à l’avortement, à la légalisation des drogues et à la « théorie du genre », défenseur de la famille traditionnelle, de l’économie libérale et de l’école libre. Le dimanche du premier tour, dans les églises, les prédicateurs évangélistes ont fait chanter le « 17 », numéro du bulletin Bolsonaro.

L’émergence du phénomène remonte à juin 2013, selon plusieurs observateurs. De grandes manifestations, organisées contre le coût des transports ou la corruption, mobilisent des millions de personnes, particulièrement dans les classes moyennes conservatrices. La gauche, au pouvoir depuis dix ans sous la gouverne du Parti des travailleurs, rate alors l’occasion de se refaire une santé dans l’opinion, déplore le sociologue Cândido Grzybowski, de l’équipe de direction de l’Institut brésilien d’analyses sociales et économiques (Ibase, Rio). « Alors que le pays investissait des milliards pour accueillir la Coupe du monde de football, les gens demandaient des écoles et des hôpitaux décents. Le gouvernement de Dilma Rousseff (PT) s’est crispé et n’a rien fait. C’est dans la lignée de l’erreur historique du parti, Lula en tête, qui a certes promu des réformes importantes, mais qui s’est refusé à s’attaquer aux causes structurelles des inégalités et des injustices au Brésil. »

Droite revancharde

La popularité de la présidente s’effondre alors, « point de départ d’une campagne menée par la droite pour la reconquête du pouvoir », analyse Maud Chirio. Mais Rousseff est réélue de justesse en 2014. Fait unique depuis le retour de la démocratie en 1985, son adversaire Aécio Neves, candidat du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB, centre-droit), l’opposant traditionnel du PT, refuse de reconnaître sa défaite. Cette droite revancharde fomente dans la foulée ce qui aboutira en 2016 à la destitution de Rousseff par le Congrès – que l’ensemble de la gauche qualifie de « coup d’État parlementaire », tant les motifs invoqués sont fallacieux (une entourloupe budgétaire courante). « Le PSDB et les grands médias, tous tenus par de puissants intérêts conservateurs, dont les évangélistes, ont joué un jeu très risqué, alimentant une criminalisation du PT pour assouvir un désir de revanche politique, accuse Cândido Grzybowski. Car, dans le même temps, des mouvements proches du Tea Party états-unien ont pris le relais du mécontentement populaire contre la crise économique, la corruption, la violence. »

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