Dossier : Intelligence artificielle : Cheval de Troie du techno-libéralisme

Éric Sadin : « Une liquidation du politique »

Le philosophe Éric Sadin observe, avec le développement de l’intelligence artificielle, une « mise au ban de l’humain », par et pour l’industrie du numérique.

Entre les louanges béates d’une intelligence artificielle « prométhéenne » et la peur aveugle d’une prise de contrôle des robots sur le monde, le débat sur les progrès fulgurants du numérique ne permet pas de penser la véritable nature des changements qui s’esquissent, estime Éric Sadin dans son dernier livre, L’Intelligence artificielle, ou l’enjeu du siècle. En confiant à des machines aux capacités décuplées le rôle d’administrer nos vies, on abandonne notre subjectivité, écrit le philosophe. D’où l’urgence d’entrer dans le « conflit des rationalités », pour ne pas laisser les industriels seuls arbitres dans ce tournant civilisationnel.

Vous estimez que l’expression même d’« intelligence artificielle » (ou IA) doit être questionnée. Pourquoi ?

Éric Sadin : L’intelligence artificielle s’inspire du modèle neuronal. Nombre de labos de recherche s’y intéressent aujourd’hui. Ils réactualisent l’ambition de la cybernétique, à l’œuvre il y a cinquante ans, qui a vainement cherché à dupliquer le cerveau humain. Cette volonté, réapparue à la fin des années 2000, se fonde sur des principes extrêmement schématiques qui ne correspondent en aucune manière à l’infinie complexité de notre cerveau et à notre appréhension multisensorielle du réel, qui est permise à travers le corps. C’est pourquoi il ne faut pas nous laisser abuser par ce « neurolexique » qui s’est imposé. Il ne s’agit aucunement d’intelligence artificielle. Nous avons plus exactement affaire à un mode de rationalité extrêmement restreint, fondé sur la volonté d’optimiser toute situation, de satisfaire des intérêts économiques et d’instaurer un utilitarisme généralisé.

Ce qui apparaît, dites-vous, ce sont en réalité des outils qui servent à « énoncer la vérité » de manière automatique…

Oui, l’« intelligence artificielle » est une puissance d’expertise qui ne cesse de se perfectionner grâce au machine learning. Nous avons affaire à une technique qui est capable d’interpréter des états de fait, dont certains étaient ignorés de notre conscience, à des vitesses infiniment supérieures à nos capacités cognitives.

Autrement dit, nous avons érigé une technique qui nous « dévoile » la vérité des choses en vue de nous enjoindre d’agir de telle ou telle manière. C’est le cas par exemple avec les systèmes de recrutement automatisés, avec des « chatbot » qui dialoguent avec des candidats et les sélectionnent. Dorénavant une technologie revêt une dimension injonctive. Il s’agit là d’un phénomène anthropologique sans précédent dans la mesure où c’est la figure humaine qui est appelée à être redéfinie. Notre droit à nous déterminer librement, en conscience, et en fonction de notre autonomie de jugement.

La caractéristique de ces technologies est donc selon vous de « mettre au ban l’homme ». Comment ?

Nous assistons à la marginalisation de l’évaluation humaine. Dans la médecine, un champ qui doit prétendument profiter des avancées de l’intelligence artificielle, le diagnostic du médecin, avec son appréhension sensible des choses, est appelé à être progressivement marginalisé par des systèmes. Là encore, il ne faut pas nous laisser abuser par la fable de la « complémentarité homme-machine ». En réalité, ces mêmes systèmes de diagnostic automatisé sont, depuis peu, dotés de la faculté de prescription en vue de vendre des mots-clés à l’industrie pharmaceutique. Car l’industrie du numérique entend faire main basse sur le domaine de la santé. Il serait temps d’aller voir, au-delà des techno-discours, l’étendue des conséquences collatérales induites par l’usage progressif de l’IA dans la médecine.

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