GCO de Strasbourg : « Cette grève de la faim est notre dernière carte »

Des militants opposés au projet de grand contournement ouest de Strasbourg ont entamé une grève de la faim pour dénoncer l’obstination du gouvernement qui refuse toujours un moratoire.

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En août dernier, le préfet de la région Grand Est et du Bas-Rhin a donné le feu vert au projet de Grand contournement ouest (GCO) de Strasbourg, une voie rapide de 24 kilomètres censée dévier le trafic routier de la métropole alsacienne. La mobilisation citoyenne anti-GCO est passée à la vitesse supérieure : le 22 octobre, dix militants ont entamé une grève de la faim. Parmi eux, Maurice Wintz, vice-président de l’association Alsace nature, qui fait le point sur ce projet jugé anachronique, antidémocratique et ravageur pour la biodiversité par les opposants.

Quels sont les principaux enjeux du projet de GCO que vous contestez ?

Maurice Wintz : Ce projet est apparu dans les schémas d’aménagement dès les années 1970, une période où le tout-automobile régnait. C’est un projet au long cours, plusieurs fois enterré, plusieurs fois ressorti des cartons et qui est aujourd’hui dans une phase de quasi-réalisation. Trois enjeux sont avancés par les promoteurs : écarter le trafic routier, notamment de poids lourds, de l’actuelle autoroute A35 qui passe effectivement très près du centre de Strasbourg ; faciliter l'accessibilité à Strasbourg, et transformer l’A35 en boulevard urbain. Le seul enjeu pour lequel GCO pourrait avoir une relative utilité, c’est pour le trafic international. Mais cela génèrerait un nouveau problème : le trafic de transit international ne serait plus à Strasbourg mais sur l’ensemble de la plaine d’Alsace. Les études montrent que le GCO ne résout pas les soucis d’accessibilité à Strasbourg pour ceux qui habitent en périphérie et doivent s’y rendre pour le travail. Concernant le boulevard urbain, nous sommes face à de grandes difficultés car il resterait entre 140 et 150 000 véhicules par jour sur cet axe. Et pour l’eurométropole, l’un des objectif est de pouvoir urbaniser à cet endroit. De plus, ce projet est incompatible avec la période d’urgence climatique dans laquelle nous sommes, car il favorise le trafic routier de marchandises à travers l’Europe et mange des terres agricoles. Le gouvernement a abandonné récemment le projet d’A45 entre Lyon et Saint-Étienne sur ces motifs-là.

Quelles alternatives proposez-vous ?

Les problèmes d’accessibilité à Strasbourg sont réels mais sont particulièrement liés aux déplacements pendulaires (matin et soir). La ville a été assez exemplaire en matière de mobilité douce intra-muros, il faut désormais mettre en place des systèmes de transports collectifs dans la périphérie de Strasbourg, malgré les difficultés liées à l’habitat plus diffus, aux habitudes des gens de prendre leur voiture… Deuxièmement, nous demandons une taxe poids lourds, calquée sur celle de l’Allemagne qui module le prix en fonction du niveau de pollution du véhicule. Nous avons fait les calculs : du côté allemand, environ 200 km à payer ; du côté français, l’immense majorité du trajet est gratuite. Le seul péage sera les 24 km du GCO et celui-ci ne sera pas indexé en fonction de la pollution. Enfin, à échéance plus longue, il est indispensable de mettre en place une politique de transfert des marchandises sur le rail au niveau européen. Nous avons développé nos propositions dans un document intitulé « Dix solutions pour faire sauter les bouchons ».

Les travaux ont-ils commencé dans la forêt de Vendenheim ?

Le projet est porté par deux concessionnaires différents : la plus grosse partie par Vinci, et le reste par la Sanef. Vinci a déboisé tout ce qui est sur son territoire et commence le terrassement mais ce n’est pas encore irréversible car la terre est encore là, il n’y a pas encore de béton coulé.

Malgré les recours juridiques en cours ?

Il y a toute une série de contentieux en cours, et nous avons le soutien du Syndicat des avocats de France, qui ne comprend pas que les travaux débutent dans ces conditions. Nous avons engagé un recours contre les travaux préparatoires en 2017, puis déposé un référé que nous avons perdu, et le jugement au fond n’interviendra que mi-novembre. Ce qui est curieux, car les travaux de déboisements étaient autorisés du 1er septembre au 15 octobre. Nous avons aussi engagé des recours contre les autorisations de travaux suite aux avis défavorables. Le tribunal nous a donné raison en reconnaissant qu’il y a un doute sur la légalité de l'arrêté préfectoral mais comme le GCO est déclaré d’utilité publique, nous avons perdu le référé. Et justement, nous avons attaqué au Conseil d’État la prorogation de la déclaration d’utilité publique (DUP) arrivée à échéance en janvier 2018. Nous pensons que les conditions de prorogation de la DUP n’ont pas été respectées : ce projet a évolué au fil du temps, tout comme le contexte, donc une nouvelle enquête publique aurait été nécessaire avant de proroger la DUP pour huit ans.

Pourquoi demandez-vous un moratoire ?

Nous demandons au minimum un moratoire, avant l’abandon total du projet, pour que les travaux cessent et qu’on puisse remettre à plat tout le dossier. Nous pensons que cette démarche est légitime car dans les consultations et les deux enquêtes publiques qui ont eu lieu avant la phase d’autorisation des travaux, nous avons obtenu sept avis défavorables de diverses instances depuis juillet 2017 (Conseil national de la protection de la nature, l’Autorité environnementale, l’Agence française pour la biodiversité, les commissaires enquêteurs…). L’État traduit cela en « avis favorables avec réserve ». Nous sommes dans une situation de passage en force, certainement lié au fait que l’État est juge et partie.

C’est-à-dire ?

C’est un État aménageur qui porte ce projet et qui en même temps est censé permettre l’expression d’avis différents, ce qui pose quelques problèmes. Par exemple, Vinci a déboisé une partie de la forêt qu’il n’avait pas le droit de toucher. Nous l’avons signalé à l’État qui a régularisé l’arrêté concernant le déboisement mais n’a pas sanctionné Vinci. Deuxième illustration : il y a un arrêté sécheresse dans le Bas-Rhin qui interdit l’utilisation de certains cours d’eau, car nous n’avons pas eu de pluie depuis le printemps. Vinci a besoin d’eau pour la réalisation du chantier, alors le préfet a modifié l’arrêté de sécheresse pour leur permettre de pomper dans les cours d’eau. Nous atteignons les limites de notre système démocratique.

Sur le plan politique, vous avez le soutien de la députée LREM Martine Wonner, ainsi que de plusieurs eurodéputés EELV, notamment José Bové et Karima Delli. Et le ministère de la Transition écologique et solidaire a reçu une délégation d’opposants. Cela n’augure pas un basculement en votre faveur ?

Le discours de François de Rugy reste le même : pas de moratoire. La ministre des Transports semble avoir été un peu interloquée par nos arguments, peut-être qu’elle ne les connaissait pas tous... Nous avons une nouvelle fois transmis les alternatives que nous préconisons. Malheureusement, je pense que cela n’aura aucune incidence sur la suite…

La ZAD du Moulin évacuée par les forces de l’ordre le 10 septembre dernier, des opposants en garde à vue… Le mouvement anti-GCO a connu des coups durs successifs. Avez-vous choisi la grève de la faim pour montrer le durcissement la mobilisation citoyenne ?

Nous sommes une dizaine de personnes à faire cette grève à durée indéterminée, et autour de nous, des personnes font des jeûnes de solidarité de quelques jours. Les pasteurs de Vendenheim nous ont proposé de nous accueillir dans leur paroisse. Nous avons opté pour cette action afin de poursuivre notre mobilisation fondée sur la non-violence. Nous sommes conscients que nous tirons une de nos dernières cartes et espérons être enfin entendu. C’est aussi un travail d’éveil des consciences. L’autre symbolique est plus globale : si l’équilibre de la planète sur laquelle nous habitons est menacé, c’est aussi à cause de notre goinfrerie, en terme de consommation. Un peu de sobriété alimentaire et énergétique ne ferait pas de mal à notre société. Parallèlement, les zadistes sont toujours présents. Ils ont été hébergés dans un premier temps dans le village de Kolbsheim, puis une partie s’est installée dans la forêt de Vendenheim pour tenter d’empêcher le déboisement. Nous continuons nos actions de visibilité comme les manifestations, les rassemblements sur les ponts, les occupations… Notre prochain objectif : la venue d’Emmanuel Macron à Strasbourg le 4 novembre. Nous espérons que de sa hauteur jupitérienne, il acceptera de rencontrer une délégation composée d’opposants et de grévistes de la faim.

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