À Bure, la justice au bulldozer

Depuis deux ans, l’État multiplie les procédures pour éteindre la lutte contre le centre de stockage de déchets radioactifs. Le 13 novembre, le tribunal rendra sa décision contre Gaspard d’Allens.

Une cinquantaine de procès, une vingtaine de perquisitions, autant d’interdictions de territoire, près de deux ans de prison ferme accumulés, des centaines de mois de prison avec sursis, une trentaine de gardes à vue, sept personnes sous contrôle judiciaire, des milliers d’euros d’amende… Un bilan impressionnant pour les opposants au projet d’enfouissement des déchets nucléaires Cigéo (1), devant s’implanter à Bure dans la Meuse, à la lisière de la Haute-Marne. Encore plus saisissant quand on sait que presque tout a eu lieu en un an et demi. « Nous avons l’impression que l’État veut toujours franchir un nouveau cap dans la répression. Un peu comme les nucléocrates qui augmentent le seuil de radioactivité acceptable lors d’une catastrophe nucléaire », résume Gaspard d’Allens, journaliste et opposant au projet Cigéo. Le 16 octobre, son nom est prononcé au tribunal correctionnel de Bar-le-Duc. Mais Gaspard d’Allens n’est pas là. Son avocat non plus. 

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La convocation n’a pas été envoyée à la bonne adresse, parce qu’il serait « radicalement introuvable », prétexte le procureur. Or, le jeune journaliste vit depuis deux ans à Mandres-en-Barrois, à quelques kilomètres de Bure, où se situe le laboratoire de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Sur les treize dossiers prévus à l’audience, six seront jugés ce jour-là, dont celui de Gaspard, poursuivi pour entrave aux travaux que voulaient mener l’Andra dans le bois Lejuc en janvier 2017. « Son statut de journaliste le rend difficilement attaquable, mais ils ont trouvé une faille leur permettant de dégrader son image en le présentant comme un militant qui aurait commis un acte violent alors qu’il se tenait près d’une machine qui voulait détruire le bois sans autorisation », analyse Angèle, une militante antinucléaire. Le jugement sera rendu le 13 novembre.

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Présent pour plaider un autre dossier le même jour, Me Étienne Ambroselli est stupéfait. Selon lui, le procureur Olivier Glady considère que tous les avocats des militants anti-Cigéo sont liés au sein de la legal team, et peuvent donc s’occuper de n’importe quel dossier. Et que tous les opposants doivent être condamnés. Des symptômes de la justice expéditive qui s’exerce continuellement à Bar-le-Duc. « Le procureur, l’Andra et l’État souhaitent réduire la résistance au lobby nucléaire à des invectives sans intérêt, de la délinquance de droit commun, en passant sous silence le fond de l’affaire et ce que s’acharnent à dire depuis vingt-cinq ans les militants et associations, analyse Me Ambroselli. La justice est tellement mise sous pression qu’elle finit par statuer dans un état d’hystérie. » Ce jour-là, en plus du prévenu fantôme, ce procès ubuesque s’est tenu dans un tribunal quasi vide : la présidente a fait évacuer la salle, à l’exception des gendarmes, qui avaient même filmé l’assistance quelques minutes plus tôt. « Nous avons l’impression de nous retrouver au tribunal toutes les semaines !, clame Juliette Geoffroy, du Collectif contre l’enfouissement des déchets radioactifs (Cedra). Chaque fois, c’est le procès de la lutte qui se répète ! »

Personne n’est épargné. Un maraîcher a été poursuivi à cause d’un opinel et d’une pelle à tarte trouvés dans son camion. Une militante historique d’une soixantaine d’années a enduré 50 heures de garde à vue. Jean-Pierre Simon a été condamné à deux mois de prison avec sursis pour avoir prêté son tracteur lors d’une manifestation en 2016. Sans oublier le procès des « deux Christian » : prison avec sursis contre cet enseignant à la retraite et cet agriculteur alsacien pour la dégradation du mur érigé par l’Andra dans le bois Lejuc en août 2016. Et jusqu’à l’avocat emblématique des opposants, Me Étienne Ambroselli, perquisitionné et mis en garde à vue notamment pour « son activité d’avocat en lien avec la manifestation du 15 août 2017 », qui avait été particulièrement violente (lire ici). Cinquante de ses confrères ont dénoncé « ces méthodes disproportionnées et choquantes, qui foulent au pied les libertés fondamentales les plus essentielles : le droit de se défendre et le droit de défendre. »

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