Gilets jaunes : Une fronde populaire, un fond politique

Les gilets jaunes agglomèrent quantité de revendications disparates. Mais la question qu’ils posent est bien fiscale : que fait l’État des impôts qu’il collecte ? Eux n’en voient plus les effets.

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Ils avaient promis de bloquer le pays le 17 novembre.

Ils ne sont parvenus samedi qu’à paralyser le trafic routier en quelques points stratégiques, et à empêcher l’accès à quelques dizaines de supermarchés et de stations-service. On aurait toutefois tort de minimiser la mobilisation des gilets jaunes, que l’intervention du Premier ministre dimanche soir sur France 2 n’est pas de nature à faire retomber ; des appels à manifester à Paris le 24 novembre étaient lundi fortement relayés sur Facebook. Ni de la réduire aux nombreux incidents qui l’ont émaillée et ont fait un mort et 409 blessés dont 14 graves. Même les chiffres contestés du ministère de l’Intérieur, qui affirme avoir recensé samedi 287 710 manifestants (admirons la grotesque précision du décompte !) sur 2 034 sites à travers le pays, ne peuvent masquer que cette première sortie nationale des gilets jaunes a été un succès. Il n’était pas écrit qu’un mouvement né sur les réseaux sociaux, sans base syndicale, politique ou régionale débouche sur une action réelle et relativement coordonnée.

Certes, la mobilisation n’était pas partout de même ampleur. Si le mouvement a particulièrement pris dans des régions rurales et périurbaines, où le vote d’extrême droite peut être important, souvent derrière l’abstention qui constitue, dans ces zones, le premier parti, la dispersion des rassemblements ne lui a pas donné partout un caractère massif.

Dans le Loiret, dont nous avons sillonné les routes en deux-roues, les barrages étaient assez nombreux – 23 ont été recensés –, mais les rangs des gilets jaunes qui les tenaient étaient plutôt clairsemés et se réchauffaient en brûlant des palettes de bois ou en entonnant régulièrement des « Marseillaise » qui manquaient de musicalité. Quant aux banderoles qui les surmontaient, elles dépassaient la simple question du diesel ou de l’essence, et réclamaient fréquemment la démission d’Emmanuel Macron. Une revendication très partagée dans l’Hexagone. Sur ces barrages, où beaucoup nous ont confié manifester pour la première fois de leur vie, ajoutant souvent qu’ils ne votent plus depuis des années, les jeunes étaient relativement peu nombreux. L’âge des participants s’étalait surtout entre 40 et 60 ans avec, sur à peu près la moitié des points de rassemblement, une forte représentation des retraités, à en juger par les pancartes brandies et les explications des personnes présentes.

Dans tout le pays, les motifs de grief du mouvement, né d’une protestation contre la hausse du prix des carburants, se sont élargis pour exprimer un ras-le-bol plus général, dirigé vers le gouvernement et la personne du Président, mis en cause pour son « arrogance », enfermé dans sa « tour d’ivoire ». Au dos de leurs chasubles jaune fluo, certains se revendiquaient comme des « gaulois réfractaires », allusion aux propos tenus par Emmanuel Macron fin août qualifiant ainsi le peuple du pays qu’il préside. En Bretagne, d’autres y avaient inscrit « mafia bretonne » en référence à une autre saillie présidentielle soi-disant humoristique. « Le gouvernement ne prend en compte l’avis de personne, regrettait Franck, technicien rencontré à Paris aux abords de l’Élysée. Nous sommes dans la rue pour faire valoir un contrepoids ! Les politiques n’écoutent plus rien, ils ont leur train de vie exceptionnel et nous, on travaille, on est précaire. Il y a deux mondes au sein d’un même pays. » « La taxe sur le diesel, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase », expliquait calmement Arnaud, nassé avec une quarantaine de gilets jaunes place de la Concorde.

Si la colère des manifestants s’est traduite ici ou là par de lamentables agressions homophobes, islamophobes ou racistes, comme pouvait le laisser craindre la présence de militants d’extrême droite dans ce mouvement protéiforme et réellement populaire, elles ont presque toujours été désavouées par les organisateurs locaux. Ces derniers étant plus soucieux de mettre en avant des revendications fiscales, sociales et politiques, débattues ces derniers jours sur internet et dans des assemblées citoyennes décentralisées préparatoires à la mobilisation du 17 novembre et présentées sur les réseaux sociaux comme des « revendications nationales ».

La réduction importante de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE) est inscrite au premier rang de ces « cahiers de doléance » qui mêlent des revendications sociales salariales et patronales – augmentation du Smic de 15 %, exonération des heures supplémentaires, baisse de 14 % des charges patronales, augmentation de l’aide financière versée par l’État pour favoriser l’emploi chez les personnes handicapées et celles dédiées à l’embauche d’apprentis –, sans oublier « la revalorisation des retraites » et « l’augmentation de l’allocation aux étudiants » (sic). Mais également des exigences en faveur des services publics, dont une augmentation des budgets est réclamée pour la fonction publique territoriale, l’Éducation nationale et le système judiciaire, ainsi que pour les personnels hospitaliers et des Ehpad. Et traduisent aussi la grande méfiance des gilets jaunes face à la démocratie représentative et au monde politique, avec la demande de « consultation du peuple par voie de référendum national, mais également local, plus fréquente », la « mise en place d’une assemblée citoyenne », la « suppression du Sénat » et des « privilèges » des élus, avec « abaissement du salaire de 30 % pour les membres du gouvernement et de 25 % pour les parlementaires […], un contrôle systématique [de leurs] notes de frais » et une obligation de « présence physique ». Ces revendications dites « nationales » réclament aussi l’« abandon du projet de renouvellement du parc automobile entier en électrique et [de] se concentrer sur le développement d’une transition écologique viable et réfléchie » ainsi que l’« annulation du projet de biocarburant à l’huile de palme ».

L’ensemble de ces revendications, pour disparates qu’elles sont, colore politiquement le « ras-le-bol fiscal » à l’origine du mouvement d’un fort sentiment d’injustice qu’explique bien le sociologue Alexis Spire, auteur d’une enquête qualitative et surtout quantitative auprès de 2 700 personnes. « Paradoxalement, le sentiment qu’il y a trop d’impôts et de taxes est plus partagé dans les classes populaires, davantage bénéficiaires des politiques sociales, que dans les classes supérieures, souligne-t-il dans un entretien au Monde (17 novembre). L’une des raisons est que les contribuables du bas de l’échelle sociale ne voient plus la contrepartie de ce qu’ils payent. Il n’est pas surprenant que le mouvement ait pris dans les zones rurales ou les villes moyennes : ce sont ces territoires qui ont pâti du recul et de la dégradation des services publics depuis plus de dix ans. »

Faut-il rappeler l’article 14 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ? Inscrit dans notre bloc de constitutionnalité, il stipule que « tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée ». Ce droit ne devrait pas être contesté, surtout quand les taxes récoltées sont détournées de la destination qui les justifie. Ce que des gilets jaunes ne manquent pas de pointer, à l’instar d’Arnaud, qui revendique « un petit esprit d’écolo amateur » : « On nous taxe, mais c’est pour l’État. L’écologie, oui, mais une vraie politique alors ! » L’argument, popularisé depuis plusieurs jours par l’opposition de gauche à l’Assemblée, est d’autant plus recevable que dans le projet de Loi de finances rectificative (PLFR) pour 2018, examiné lundi au Sénat, le gouvernement transfère 577 millions d’euros de recettes de la taxe sur les carburants (TICPE), censée financer la transition écologique, pour les affecter au budget général.

Ce bonneteau budgétaire relativise très fortement les déclarations des ténors du gouvernement qui, pour refuser de céder aux gilets jaunes, assurent qu’ils n’ont « pas le droit de céder » sur la transition énergétique.


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