Dossier : Raphaël Glucksmann : « Il faut rétablir l’antagonisme en politique »

Raphaël Glucksmann : « Sauver la démocratie libérale »

L’essayiste Raphaël Glucksmann lance Place publique, un mouvement politique, et publie un essai sur « l’impasse individualiste ». Il propose ici un bilan de l’échec de la gauche réformiste et tente de dégager une vision rassembleuse contre le néolibéralisme dominant.

Raphaël Glucksmann a des envies de politique. Adepte de la confrontation des idées, il dit vouloir s’appuyer sur des mobilisations citoyennes et des expertises locales, pour mieux « refonder » la gauche. Mais avant, il s’agit d’en reconnaître l’« échec », qu’il dit être aussi le sien. Et qui, selon l’essayiste, « est grandiose ». Car, au moment où les forces nationalistes et autres démagogues ont le vent en poupe et remportent des victoires électorales, « le logiciel néolibéral nous mène dans l’abîme », souligne-t-il. Pour lui, l’accroissement des inégalités et l’atomisation sociale sont le vrai terreau de l’extrême droite.

À lire aussi >> Raphaël Glucksmann cherche sa gauche

Pour autant, dénoncer l’extrême droite comme fascisante et raciste ne suffit pas à la faire reculer. Raphaël Glucksmann s’est donc attelé, dans un essai fouillé, à comprendre cette « impasse individualiste » qui caractérise notre époque et ces « enfants du vide » qu’elle a engendrés. Il a aussi œuvré au lancement d’un mouvement politique, Place publique, visant à la reconstruction d’une gauche démocratique, écologiste, européenne et de transformation sociale. Sans commencer par les listes de candidats et les « combinaisons » électorales.

Votre livre est d’abord un plaidoyer pour la démocratie libérale et des pistes pour la sauver. Quel est votre diagnostic en ce sens ?

Raphaël Glucksmann : J’essaie d’avoir un rapport non dogmatique à la politique : je pense que les idées dépendent des moments dans lesquels on les exprime. Ainsi, le libéralisme en soi n’est pas un gros mot : être libéral au XVIIIe siècle pour faire respecter les sphères privées par rapport aux Églises est tout à fait louable ; être libéral à Moscou ou à Pékin en 1970, c’est même héroïque ; enfin, être libéral à Paris ou à San Francisco en 2018, c’est très différent. Le libéralisme, qui avait été pensé au départ comme un antidote aux dogmes, est devenu en soi un dogme et une religion politiques. C’est un problème de fond pour la démocratie libérale. Car celle-ci est l’alliance de deux pôles fortement contradictoires : d’un côté, le pôle démocratie, fondé sur une vision holistique de la société, partant du tout, du peuple souverain ; de l’autre, le pôle libéral, qui sanctuarise les parties, où chaque individu, chaque communauté, chaque entreprise a le droit de considérer un horizon pour soi. C’est la rencontre des deux qui fait vivre la démocratie libérale. Or, ce qui s’est produit au cours des trente ou quarante dernières années, c’est que le pôle libéral a complètement colonisé le pôle démocratie, et la relation entre les deux a cessé d’être dialectique pour dériver du côté libéral. Aussi, la perception de la démocratie, le sentiment d’appartenance à un peuple maîtrisant son destin, a disparu.

C’est là, à mon avis, le cœur de la crise ­d’aujourd’hui et le moteur du succès des différentes formations d’extrême droite, comme au Brésil dernièrement, partout en Europe et dans beaucoup d’anciennes démocraties libérales. Tout l’enjeu est donc de revitaliser le pôle démocratie, mais pas dans la perspective qui est celle des souverainistes ou des populistes. Je m’interroge ainsi : pourquoi Matteo Salvini, cela fonctionne-t-il ? On ne peut pas se contenter de dire que c’est un facho. On voit que la revanche du peuple, voire de la démocratie, passe d’une certaine façon par un Matteo Salvini. C’est bien l’immense problème qui nous est posé : le retour du politique ou le triomphe du peuple est incarné par Matteo Salvini. Et non par je ne sais quelle organisation de gauche !

Comme vous vous situez dans une perspective de gauche, n’avez-vous pas tendance, sinon à oublier, du moins à négliger le fait que la démocratie libérale a sans doute montré ses limites par une trop grande soumission au capitalisme ? Quid de l’égalité, principe fondateur de la gauche ?

Je crois que la démocratie libérale n’est rien en tant que telle. C’est un système indéfini. Quand le Front populaire était au pouvoir, la démocratie restait libérale en France parce que demeuraient les règles de la propriété privée, le fait qu’un propriétaire de journal avait le droit de critiquer vertement le gouvernement, jusqu’à traiter Léon Blum de « sale juif », même si c’était odieux. Néanmoins, cette démocratie libérale cherchait à devenir plus égalitaire. Aussi, ce qui lui donne un sens, c’est juste un cadre : ce sont les rapports de force politiques. Si la gauche abandonne ou délaisse la question de l’égalité, de la justice sociale, et plus largement l’horizon de transformation de la société qui, selon moi, fonde l’idée même de gauche, la démocratie libérale abandonne dans le même temps son pôle démocratique.

Pour ma part, je ne cherche pas simplement à sauver la démocratie libérale dans sa forme actuelle. Mais on n’échappera pas à une forme hybride mêlant les deux pôles : la démocratie, qui signifie quête d’égalité, de justice sociale, mais aussi de souveraineté, et une forme de libéralisme politique que l’on n’a pas à jeter aux orties, car l’histoire de la gauche au XXe siècle, nous le savons, a été jalonnée d’expériences où la gauche avait décidé de ne pas se préoccuper de ce pôle-là, avec les catastrophes que l’on sait.

Aussi suis-je favorable au fait de revenir à une ambition de transformation sociale, mais dans le cadre de la démocratie libérale. Cela a déjà été fait dans l’histoire, notamment depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux années 1980, période durant laquelle nous avons vécu dans des systèmes qui n’étaient certes pas parfaits mais étaient socialement beaucoup plus équilibrés qu’aujourd’hui, où les inégalités avaient tendance à se réduire au lieu de s’accroître. Tout cela dans le cadre de la démocratie libérale. L’enjeu est donc de réaffirmer en son sein un pôle démocratique fort.

Dans votre volonté de rééquilibrer les pôles, ne négligez-vous pas la question sociale ?

Je ne nie absolument pas le caractère crucial des inégalités ou de la question sociale. Cependant, je pense que la façon dont cette question est posée aujourd’hui ne fonctionne pas. Et je pense que, pour fonctionner, elle doit être intégrée à une question plus vaste, qui est celle de la transition écologique ; c’est celle-ci qui va réhabiliter de manière forte la notion de pouvoirs publics, afin qu’on puisse ensuite s’atteler aux enjeux de transformation sociale.

Or, pour aller contre des intérêts particuliers, il faut relégitimer l’existence même de la sphère publique et lui permettre d’intervenir dans la transformation sociale. Aujourd’hui, je ne vois aucun gouvernement qui parvienne à mobiliser à ce point sa population pour réellement transformer son modèle social. C’est bien l’immense défi qui se trouve face à nous. Et, malheureusement, le seul que je vois capable d’une telle mobilisation, c’est Salvini !

Dans votre livre, vous critiquez le clivage peuple/élite, cher au « populisme de gauche » hérité des écrits de Chantal Mouffe et d’Ernesto Laclau. Pourtant, ne faites-vous pas vôtre ce clivage lorsque vous dénoncez les élites qui gouvernent en fonction de leurs seuls intérêts ?

Il reste 64% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Je choisis un pack
Achetez un pack de crédits
pour accéder à cet article.
Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 8€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Articles récents