Les gilets jaunes nous invitent à repenser la démocratie

Tribune. Le renouveau démocratique annoncé par Emmanuel Macron se prépare, mais de manière totalement étrangère au président de la République qui en est l’acteur contre son gré.

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Dans son contrat avec la Nation, le candidat Emmanuel Macron ambitionnait de prendre des engagements clairs, déclinés en six chantiers. Parmi ces chantiers, figurait celui du « renouveau démocratique ». Il promettait plus précisément d’améliorer le renouvellement et le pluralisme de la vie politique et de développer la participation des citoyens, notamment par la mise en place de dispositifs innovants d’évaluation du travail parlementaire et législatif. Force est de constater que ce printemps démocratique se prépare, mais de manière totalement étrangère au président de la République qui en est l’acteur contre son gré.

Il est un fait qu’Emmanuel Macron, anciennement encensé par une presse des plus complaisantes, a su dynamiter la vie politique en profitant de ses premiers signes d’essoufflement. Sur le papier, la décision d’ouvrir les investitures aux législatives de 2017 à des candidats issus de la société civile et de tous horizons politiques confondus rejoignait cette ambition.

Les élections législatives ont récompensé cette vision, puisqu’elles ont permis au parti néophyte En marche ! d’emporter une majorité absolue à l’Assemblée nationale. L’abstention record au cours de ces élections devait pourtant être à elle seule représentative de la faible légitimité des députés incarnant la majorité et un signe précurseur ce qui se dessine de plus en plus nettement : la remise en cause de l’ordre politique nouvellement établi, qui n’est que la continuation de l’ancien sous une nouvelle forme.

Le grand débat national, une tentative de rattrapage tardive

Cette remise en cause est d’autant moins remédiable par elle-même que les députés macroniens, seulement représentatifs d’une frange de la société civile, sont comme tenus par un devoir de loyauté absolue envers leur créateur, rendant ainsi parfaitement impuissant le Parlement à s’affirmer par rapport à l’exécutif, même en temps de crise. Or Emmanuel Macron, qui s’est accaparé du pouvoir, n’en a pas restitué l’exercice, même indirectement, à ses électeurs. De ce point de vue, le grand débat national constitue une tentative de rattrapage tardive dont on perçoit l’opportunisme.

On associe généralement les pleins pouvoirs à l’article 16 de la Constitution qui permet au président de la République, notamment en cas de menace grave et immédiate des institutions de la République, de détenir des pouvoirs exceptionnels sans respect de la séparation des pouvoirs. Cependant, la conception présidentialiste de notre démocratie, lorsqu’elle est portée par une majorité à l’Assemblée nationale, confine déjà presque aux pleins pouvoirs. Le Sénat, qui demeure l’unique contre-pouvoir institutionnel, n’est pas à même d’endiguer cette concentration et de jouer un véritable rôle de garde-fou, principalement parce que ses pouvoirs sont moins étendus que ceux de l’assemblée nationale. La légitimité découlant de l’élection présidentielle, aussi relative soit-elle, est employée par Emmanuel Macron comme subterfuge pour mener sa politique sans rencontrer de résistance institutionnelle. La destitution d’un Président étant réservée au cas dûment avéré de manquement du chef de l’État à ses devoirs, manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat, il reste maître en toutes circonstances.

Les « gilets jaunes » éprouvent, depuis plusieurs semaines, cette démocratie des « pleins pouvoirs » et, par conséquent, ses limites. Leurs revendications, au départ essentiellement d’ordre matériel, se politisent et on assiste à des réflexions de fond sur la démocratie illustrées, entre autres, par l’interrogation persistante sur l’opportunité d’un référendum d’initiative citoyenne. Ils sont l’incarnation d’une société qui sort du silence dans lequel elle était maintenue, aussi probablement parce que l’engagement politique était secondaire à la nécessité matérielle qui masquait toute autre considération.

Des citoyens qui ne se sentent pas représentés

La démocratie procède d’un besoin profond et les « gilets jaunes » la font revivre par leur mobilisation. Cette mobilisation questionne a minima sur les interstices que peut faire naître la conception que nous avons de la démocratie, et de l’émergence dans le débat public de citoyens qui ne se sentent pas représentés. Notre modèle démocratique tente de se maintenir, alors même qu’il est confronté à la manifestation évidente de ses failles.

Les « gilets jaunes » marquent un tournant dans la vie de la démocratie de personnes ayant le sentiment, à juste titre, de se réapproprier une partie du débat public dont elles ont été dépossédées. Jamais les revendications qu’ils portent (pression fiscale, manque de pouvoir d’achat...) n’auront à ce point germé, et ce de façon aussi spontanée et non à des fins électoralistes.

Bien sûr, on pourra toujours regretter l’absence de message idéologique parfaitement unitaire ainsi que les tentations extrémistes que le mouvement peut voir éclore. L’essentiel n’est cependant pas là. Il est désormais indispensable que la démocratie apprenne de ce mouvement pour se repenser, soit dans sa forme structurelle (par exemple en réfléchissant à l’opportunité de maintenir un régime devenu plus présidentiel que parlementaire) soit dans sa composition (par exemple avec une Assemblée nationale plus représentative de toutes les diversités politico-sociales).

Cette nécessité de corriger notre modèle démocratique est renforcée par les témoignages de mépris que certains « gilets jaunes » peuvent recevoir, mépris qui est aussi le fruit d’une classe politique tenant davantage de l’oligarchie que, précisément, de la démocratie.

Sans se risquer à repenser la démocratie, les « gilets jaunes » ne feront que renforcer le pouvoir qui présente l’avantageuse subsistance de détenir le monopole de la violence légitime et, par conséquent, les moyens de se maintenir. S’ils ne sont pas les acteurs de ce changement, nous devons les voir comme des « passeurs de relais » et nous auto-responsabiliser par rapport à ce qu’ils nous montrent : la promesse réelle du renouveau politique.


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