Madame la députée En marche, pourquoi je ne vous crois pas…

Patrick Autréaux est écrivain. Vivant dans le Xe arrondissement de Paris, il répond au courrier que la députée Élise Fajgeles, suppléante de Benjamin Griveaux, a adressé aux habitants. Lettre ouverte.

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Les apparences sont trompeuses. Si, vivant entre le Xe arrondissement et les États-Unis, où j’enseigne, j’ai tout du profil de votre électorat, quelque chose cloche en moi. Est-ce à cause de mon origine sociale (milieu ouvrier) ou de mon expérience de praticien dans les hôpitaux de Paris ? Est-ce d’avoir connu naguère la précarité matérielle alors que j’étais soigné pour un cancer ? Est-ce en raison de la distance acquise en oscillant entre deux pays, et qui permet de voir de près la réalité américaine ? En tout cas, je n’ai voté ni pour votre candidat présidentiel au premier tour, ni pour vous ou celui dont vous étiez suppléante. J’avais beau faire, je n’arrivais pas à croire au discours que vous souteniez, ni à l’ouverture que vous prôniez, ni au nouveau monde que vous invoquiez. Cela relevait un peu trop à mes yeux de la sucrette américaine. J’aurais bien voulu me laisser séduire et aller à l’enthousiasme. Ça ne marchait pas, j’étais réfractaire, viscéralement.

Mais après ces dix-huit mois, aujourd’hui encore, en lisant votre édito de début d’année, je m’interroge. Pourquoi me semble-t-il caparaçonné de paroles écrans, truffé de non-dits ? Pourquoi ceux-ci semblent-ils si énormes qu’on pourrait vous soupçonner de mauvaise foi ou, moindre mal, d’aveuglement partisan ? Qui ne l’est pas, direz-vous.

Je n’appartiens à aucun parti. Mais j’ai rencontré grâce à mon métier des gens de tout milieu, de toute origine. J’ai vu les effets de la misère matérielle et psychique, et en ai été voisin longtemps avant que le quartier où je vis depuis 1991 se gentrifie. J’ai vu surtout comment l’hôpital public s’est détérioré au point d’être au bord de la rupture, et comment les politiques ont tablé sur le dévouement de soignants épuisés pour colmater les brèches.

Vous évoquez les attaques contre la cohésion nationale. Comme vous, j’y suis sensible. Le racisme et l’antisémitisme me touchent intimement parce que mes amis sont pour la plupart des déplacés, des exilés, des immigrés, parce que mon compagnon est juif. L’homophobie me touche intimement, et inutile de dire que depuis la Manif pour tous la méfiance est de rigueur. Quant à l’inégalité des chances, je sais intimement la dénégation ambiante qui en sous-estime les effets. C’est avec cela en tête que je vous ai lue. Et votre lettre ne me convainc pas, ne me rassure pas. D’abord parce qu’elle fait passer pour un mal des symptômes (et si les êtres humains aiment leurs symptômes, même les pires, ce n’est qu’en faisant beaucoup d’efforts de vérité qu’on peut les rendre moins agissants), mais aussi parce que j’y entends une parole voilée, comme on le dit d’une roue de bicyclette.

Aujourd’hui, il n’y a guère qu’avec les gens clairement à droite (j’entends LR ancienne mouture) qu’une personne comme moi, qu’on dira à gauche pour simplifier, peut débattre gaillardement. Certes, nous ne sommes vraiment pas d’accord, mais au moins à nombre d’entre eux je reconnais de la droiture, même si je déplore souvent leur méconnaissance des milieux populaires et des pauvres, de l’inégalité des chances et du malheur en général, leur croyance en le « tout est possible pour qui veut vraiment ». Mais cette droiture à ornières n’est pas policée, ripolinée, retapissée, elle n’est pas en trompe-l’œil, elle est plus franche ou parfois plus franchement de mauvaise foi.

Ce qui agace et même exaspère chez bien des membres de votre mouvement, surtout quand elles ou ils paraissent de bonne volonté, et plus encore chez les écolo-socialistes convertis, repeints aux nouvelles couleurs, c’est justement cela : une droiture qui manque, non qu’ils soient fourbes ou menteurs, mais parce qu’un double-fond affleure dans leur manière de parler, de penser, parce que la dénégation les clive. Même si, j’en suis sûr, certains y ont cru jusqu’à récemment, depuis quelque temps, écoutent-ils, écoutez-vous vos propres doutes ? Étant optimiste et peu cynique, je ne puis croire que vous ne finissiez pas par en avoir. L’objectif est le bon, écrivez-vous dans votre édito. Or celui de LREM ne paraît guère avoir eu pour idéal cette « société de l’émancipation et de l’égalité des chances » que vous appelez de vos vœux, quand bien des mesures que vous avez prises jusqu’à présent semblent accentuer les inégalités et précariser plutôt qu’émanciper (simple constat parmi mes amis « qui ne sont rien »). Et pourtant on lit, dans cette même lettre, qu’il faut aller plus vite, plus loin et plus fort dans les réformes. N’y a-t-il, comme vous l’affirmez, que la méthode et le ton qui doivent changer ? L’écrivain que je suis ne peut qu’être dubitatif sur un quelconque fond indépendant de sa forme. Mais passons.

J’ai travaillé longtemps comme psychiatre aux urgences, j’ai entendu des cris, des insultes, proférés par des gens ivres ou malades, par des gens malheureux. J’ai toujours été surpris de constater qu’une véritable écoute, qui ne juge pas, ne sermonne pas, ne prétend pas éduquer, permet de calmer parfois même les violents (il n’est pas ici question des opportunistes de la haine). Surpris de constater aussi comment une parole cryptée, et qui sent le faux, énerve plus que tout. De l’expérience des relations de soin, j’ai retenu qu’on pouvait trouver des gens antipathiques mais leur faire confiance. Et que l’inverse est aussi vrai : on peut même aimer une personne et savoir qu’on ne peut pas compter sur elle. C’est un lien précieux et fragile, assez mystérieux, que la confiance en quelqu’un. Et n’est-ce pas la chair vivante de la légitimité de tout représentant ? Sans se faire grand analyste, c’est ce qui manque à nombre des membres de votre mouvement. Or, sans confiance incarnée, pas de fraternité ni de paix sociale véritables.

Faisant crédit à votre action locale (ce serait pourtant à examiner dans le détail), je voudrais vous croire de bonne volonté. Pourtant je me méfie quand vous endossez un discours qui sent l’impersonnalité d’une parole de parti. Écouter, discuter, agir, écrivez-vous. Mais ce que nous traversons ne signe-t-il pas que, chez vos collègues et plus haut, on sait mal écouter et pas vraiment débattre ? Allez-vous, pouvez-vous changer ?

Tel qu’il s’est montré après les élections législatives, j’ai tout de suite craint que le macronisme ne nous apporte l’extrême droite et, dans un avenir pas très éloigné, un gouvernement autoritaire. Les forces réactionnaires que vous agitez en repoussoir sont déjà là, et depuis belle lurette, et vous n’écoutez guère ceux qui vous disent que votre politique leur facilite plus encore le chemin.

Ce qu’on nomme le mouvement des gilets jaunes (concitoyens qu’il serait temps de ne plus assimiler à des oiseaux exotiques) semble bien, après deux mois d’existence, ne pas résulter d’un de ces os à ronger habituels (musulmans, immigration, mariage pour tous, et Europe dans une certaine mesure) qu’on jette aux gens pour détourner leur regard des causes profondes (pour simplifier, le néolibéralisme mondialisé). Non ! Eux-mêmes choisissent les causes de leur colère. Et ce qui frappe, c’est le passage d’une citoyenneté subie à une citoyenneté buissonnière, impérieuse, certes avec moult excès condamnables et ratages (venus avec le temps et devant l’amateurisme politique du pouvoir, et qu’on s’empresse d’agiter en épouvantail), mais aussi avec sa franchise, ses contradictions apparentes et sa force. La vie quoi ! Avec sa part imprévisible, dangereuse. Avec sa part manipulable mais également d’autoconscience, autant qu’il est possible à un mouvement qui s’invente à mesure, tout en étant lorgné et malaxé à la fois par les mille yeux des médias et des réseaux sociaux.

Vous parlez d’épuisement de la démocratie quand ce qu’on constate serait plutôt un regain de vitalité, non ? Vous parlez de défense de la démocratie alors que ce que j’entends de LREM, et de ses membres souvent formatés par des écoles-bulles (françaises ou américaines), quand je le compare à la vie démocratique américaine, où existe une part de démocratie directe bien réelle, semble une volonté de ne pas accepter que notre société en transformation, que les injustices fiscales manifestes, que l’inégalité croissante des chances ont éveillé l’expression d’une diffuse angoisse d’abandon, puis d’un ressentiment composite, qui exigent une patiente écoute autant que des actes. C’est que les gilets jaunes attendent d’être sûrs qu’on les a bien écoutés, dirait-on, attendent de retrouver confiance, non d’être forcément d’accord.

Ce serait formidable si des États-Unis le macronisme ne resservait pas les clichés mythiques entretenus par les Français revenus au bercail, mais pouvait s’inspirer d’une Constitution dont les contre-pouvoirs sont très réels (et qui montre sa résistance malgré l’agressivité de Donald Trump). De l’Amérique est souvent venu le poison, mais aussi le contrepoison. Ce serait formidable si vous preniez exemple sur le dernier combat inachevé de Martin Luther King, la Campagne des pauvres, cette grande marche multiraciale contre l’injustice économique, et que, plutôt que de suivre les démocrates clintoniens qui, en s’abritant derrière leur défense louable des minorités, ont négligé, voire délaissé, le combat contre les inégalités sociales, vous entendiez que le grand déni des États-Unis, qui biaise nos emprunts à cette grande nation, est celui de ce qu’on peut appeler en raccourci la lutte des classes, qui pète aujourd’hui à la figure des démocraties libérales.

De votre lettre, je ne relèverai pas davantage les éléments d’un langage faussement pédagogique. Celui-ci est symptomatique de bien des « convertis » qu’on croise depuis un an et demi ou qu’on voit sur les plateaux de télévision. On manque parmi vos sympathisants étonnamment d’empathie, pas de propension à faire la morale. Combien de fois a-t-on entendu dire récemment que les Français étaient des enfants gâtés ? Eh bien, voyant de près l’Amérique, je me dis au contraire qu’ils devraient être un exemple pour des populations mal loties. On attendrait pour le bien commun que vos collègues œuvrent à rendre la confiance à tous ceux qui ne les croient plus. Que vous ne soyez pas que des élus, mais des représentants, qui tentent de soigner les maux sociaux, économiques et écologiques, et ce jusqu’au niveau européen, et qui s’inspirent de la déontologie médicale – en particulier de ce principe canonique : avant tout, ne pas nuire.

C’est le moins que je vous souhaite pour 2019.

Patrick Autréaux Dernier ouvrage paru : La Voix écrite, Verdier, 2017.

Lire l’entretien qu’il nous a accordé dans Politis n° 1391, du 17 février 2016.


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