Benoît Hamon : « À gauche, je crois nos différences dépassables »

À l’approche de l’échéance des européennes, et face à un Emmanuel Macron qui « scénarise » son opposition aux nationalistes, Benoît Hamon propose une « votation citoyenne » afin de créer une liste de la gauche rassemblée qui soit en adéquation avec le « moment » gilets jaunes.

Dans le jargon de la Macronie, on dirait qu’il essaie de « disrupter » la politique. Candidat malheureux à la présidentielle de 2017, Benoît Hamon a depuis monté son propre mouvement – Génération·s – en s’entourant de quelques anciens du Parti socialiste (Pascal Cherki, Guillaume Balas) et d’EELV (Claire Monod). Tête de liste de Génération·s pour les européennes depuis le 6 décembre, il vient de proposer aux autres partis de gauche d’organiser une « votation citoyenne » pour désigner une liste et un programme communs à toute la gauche et aux écologistes. Alliances, débats, gilets jaunes, il nous livre son analyse de la situation en France et en Europe, et ses idées pour les réformer.

Génération·s a mis du temps avant d’apporter son soutien au mouvement des gilets jaunes. Pourquoi ?

Benoît Hamon : Au sein de Génération·s, il y a des personnes qui y sont et d’autres qui n’y sont pas. Je ne vais pas raconter d’histoire : on a eu les deux. Ce mouvement a trouvé son rythme de croisière et son identité. Quand il a commencé à réajuster sa colère non pas contre les classes populaires, les cibles traditionnelles des libéraux, les « assistés », mais contre le haut, en disant « le problème, c’est la répartition des richesses », on l’a soutenu.

Comme il est de surcroît apparu que la question écologique, même si elle n’est pas au premier plan des revendications, n’est pas une question que rejettent les gilets jaunes, nous sommes beaucoup plus à l’aise avec ce mouvement.

Le vote de la loi anticasseurs par l’Assemblée nationale illustre-t-il une fuite en avant autoritaire d’Emmanuel Macron ?

Ce qui m’inquiète, c’est que, dans ce pays, la parole des grands défenseurs des droits de l’homme, des grands pénalistes, n’a plus aucune valeur. La Ligue des droits de l’homme, Amnesty International, Human Rights Watch… Ce que disent ces gens-là ne pèse plus. Mais tout a commencé par les migrants. Quand le droit d’asile est remis en cause, quand les conditions d’une hospitalité élémentaire ne sont plus respectées, quand on refuse l’accueil à des personnes qui sont en danger de mort, quand les ports français sont fermés à l’Aquarius… Ça commence là. Ça se prolonge par l’intégration de l’état d’urgence au droit commun, puis se poursuit par la loi anticasseurs. Si la République est véritablement menacée, il ne faudra pas être surpris quand on constatera que les classes populaires ne viennent pas à son secours.

Ceux qui parlent au nom de la République aujourd’hui construisent des lois contre les classes populaires, encore plus quand celles-ci s’expriment et se mobilisent. La perquisition de locaux de journaux – parce qu’on veut connaître leurs sources – sur instruction de Matignon au procureur, qui ordonne cette perquisition : cela va très loin dans la remise en cause des libertés fondamentales.

Emmanuel Macron est-il antidémocrate ?

C’est la tradition libérale. On l’oublie souvent, mais Benjamin Constant s’opposait aux démocrates sur la question du suffrage universel. Depuis la Révolution française, le suffrage universel a toujours été l’objet d’un débat entre les libéraux et les démocrates. Il y a ceux qui considèrent que le vote du peuple est indispensable pour donner une légitimité à la démocratie représentative, et ceux qui ont toujours défendu le suffrage censitaire. On considérait à l’époque – et on y revient d’ailleurs – que seuls ceux qui sont propriétaires, donc les bourgeois, avaient le temps disponible et n’étaient pas abrutis par le travail pour pouvoir connaître l’intérêt général. Qu’est-ce qui est en train de se passer ? Plus ça va, moins les classes populaires participent aux élections. Sans qu’on ait à organiser le suffrage censitaire, c’est-à-dire à le réserver aux catégories les plus aisées, dans les faits, la proportion de votants dans ces catégories-là est de plus en plus grande à mesure que l’abstention augmente. Avec Emmanuel Macron, on a une créature qui est assez proche de la théorie, c’est rare en politique. Une créature libérale qui se caractérise par sa méfiance à l’égard du suffrage universel, sa méfiance à l’égard du peuple, la place éminente qu’il donne au pouvoir de l’expertise, aux lobbys, au monde de la finance… Bref à ceux qui savent, à ceux qui possèdent, qui sont propriétaires. C’est fascinant et très rare. Ça explique que parfois il provoque la surprise. On se dit « il n’y va pas par quatre chemins ». Macron, c’est une créature assez pure sur le plan idéologique, au sens libéral du terme.

Le « grand débat » lancé par le gouvernement permet-il aux classes populaires de s’exprimer ?

Le grand débat existait avant que Macron ne l’invente. Parce qu’il a retroussé ses manches pendant six heures et demie, la performance physique effacerait douze semaines de mouvement social ? Le grand débat a commencé avant même les gilets jaunes, il a trouvé à s’incarner dans la visibilité nouvelle de gens qui étaient jusqu’alors invisibles. Maintenant, il se déroule selon les modalités voulues par Macron et, à mon avis, elles sont très loin de ce que sont les aspirations, les colères et les espérances de millions de nos compatriotes. Ce qui me semble très important, c’est de débusquer les autres invisibles. Ceux qui, derrière Macron, ont le pouvoir. Il y a les citoyens à qui l’on ne donnait pas la parole et qui ont été obligés de mettre un gilet jaune pour qu’on les voie ; et puis il y a ceux qui restent bien à l’abri, d’autant plus qu’on n’aborde pas la question de la répartition des richesses. Il suffit de voir les questions posées : si on veut un service public, il faudra en enlever un autre. Du troc, quoi.

C’est d’autant plus faux que le gouvernement n’a rien interrompu de sa politique durant le débat. La suppression de 120 000 postes de fonctionnaires se poursuit ; nous avons un hôpital public toujours aussi exsangue ; une école dans laquelle on continue à supprimer des postes dans le second degré ; un agenda sur l’écologie qui est une catastrophe absolue. Même Matthieu Orphelin – pourtant, il était résistant – a démissionné (1). On voit bien que rien ne change. En fait, le grand débat national, c’est « cause toujours ». Il suffit de regarder si le gouvernement a interrompu, suspendu ou ralenti en quoi que ce soit la politique de démantèlement des services publics. La réponse est non.

Le Président envisage de coupler les européennes avec un référendum. Est-ce une bonne idée ?

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