La solitude de l’arbitre au coup de sifflet…

Tony Chapron raconte dans un livre jubilatoire son parcours professionnel et les arcanes du ballon rond.

Quel métier de con, tout de même. Se faire conspuer, insulter tous les week-ends. À mort l’arbitre ! Vendu ! Pourri ! Les tensions et les haines sur le dos. À lui d’alimenter les conversations. Voué aux gémonies, blâmé, jamais félicité. Toujours à subir l’invective. Pour le supporter, il demeure la gouape infecte, l’étron qui « nous vole le match ». Si encore il touchait le ballon ! Même pas ! Indispensable partenaire du jeu, mais tenu à l’écart du cuir, dans une partition différente, garant des règles du jeu et de la justice. En fermant sa gueule s’il vous plaît ! Et toujours seul.

Après quatorze ans en Ligue 1 et pas loin de mille cinq cents matchs arbitrés, trente piges de sifflet, Tony Chapron a vu sa carrière s’interrompre brutalement un soir de janvier 2018 à l’occasion d’une rencontre entre Nantes et le Paris-Saint-Germain. Fin de match. Paris mène 1-0. Kylian Mbappé lance une ultime contre-attaque. Tony Chapron repique au sprint, essaie de suivre une offensive cruciale aux confins des dribbles chaloupés. Dans sa foulée, il est bousculé par un Canari, chute, vire en tourne-salade sur le gazon. Il n’est pas encore debout que, dans un réflexe ordinaire, vexé, il balance un tacle sur le joueur nantais, se relève et sort le carton jaune, puis le rouge. Lucidité perdue, Chapron flingue trois décennies de carrière exemplaire en un éclair. Ces images font le tour du monde.

Aussi sec, les instances arbitrales du foot français ne vont pas le louper (ni la presse). Au bout d’une mécanique de suspensions iniques et de convocations devant une commission de discipline, il sait qu’il ne remettra pas les pieds sur un terrain. Ce tacle instinctif est un clap de fin. Voilà trop longtemps qu’il était dans le collimateur des huiles du ballon rond. Importe peu ? Tony Chapron avait annoncé son départ à la retraite pour la fin de saison. Parce que, à quarante-cinq balais, on n’a plus les jambes de ses vingt ans. Parce que, sorti du jeu, il était temps de parler, au terme d’un itinéraire qui l’a conduit du bocage normand aux plus grands stades du monde, dans une cosmogonie où l’on apprend d’abord à se taire et à se soumettre. « Dans l’arbitrage, prévient l’homme en noir, l’arbitraire règne plus que nulle part ailleurs. Pour plaire et gravir les marches de la hiérarchie, mieux vaut être docile et faire allégeance. » Règle d’or d’une institution – la Fédération française de football (FFF), la Ligue de football professionnel (LFP) et la Direction technique de l’arbitrage (DTA) – qui contrôle et formate la parole.

Aujourd’hui donc, place au verbe. C’est tout l’intérêt de cet ouvrage, au titre explicite, Enfin libre !, entamé bien avant son exclusion des terrains (1), véritable état des lieux des arcanes du football. Sans concession, cinglant, sans dissimuler de noms. Un ouvrage remarquablement écrit, nourri d’anecdotes cocasses, de références, gavé d’enseignements, d’où surgissent (non sans hasard) La Boétie, Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Brassens et même Les Valseuses, également étayé de propositions pour faire évoluer l’arbitrage, sa fonction et la justice sportive. L’auteur ne s’attendait pas aux louanges des instances officielles. Il ne les a pas reçues. « Pour reprendre Platon, s’esclaffe l’auteur au-dessus d’une limonade, “personne n’est plus détesté que celui qui dit la vérité”, sachant qu’il n’existe aucun milieu social qui tolère qu’on parle de lui. »

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