Un prisonnier oublié, des grévistes de la faim ignorés

Tribune. La députée kurde Leyla Güven fait la grève de la faim pour qu’Abdullah Öcalan, l’un des fondateurs du PKK, sorte de l'isolement. Pour les Américains comme pour les Européens, il n’est que temps de mesurer l’apport des Kurdes à la lutte contre Daech et d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

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Depuis le début novembre de l’année dernière, la députée kurde Leyla Güven, emprisonnée à Diyarbakir, dans le Kurdistan turc, a entamé une grève de la faim. Non pas pour revendiquer de meilleures conditions de détention – même si celles-ci sont très mauvaises –, ni pour obtenir sa libération mais pour qu’Abdullah Öcalan, l’un des fondateurs du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), puisse sortir de l’isolement dans lequel les autorités turques le confinent depuis 2016.

En 1999, fuyant la répression et en transit au Kenya pour se rendre en Afrique du Sud, Abdullah Öcalan a été kidnappé par les services secrets turcs (MIT) aidés par la CIA et le Mossad israélien. D’abord condamné à mort, sa peine a été commuée en prison à vie après que la Turquie, souhaitant donner des gages à l’Union européenne, ait supprimé la peine capitale. Depuis cette date, il a vu son isolement s’aggraver sur l’île-prison d’Imrali. Aux brèves visites de 30 minutes par mois du début ont succédé, en 2011, des suppressions de celles-ci assorties d’interdictions de correspondre ou de téléphoner, tant à sa famille qu’à ses avocats – ceux-ci faisant aussi l’objet d’arrestations et de détentions. Lorsque entre 2013 et 2015 des négociations ont été entamées entre le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir et le PKK, Öcalan a pu bénéficier d’un léger assouplissement de ces mesures, recevant une fois par mois des délégations du Parti démocratique des Peuples (HDP) – dont le leader, Selahattin Demirtas est maintenant aussi derrière les barreaux. Du temps des tsars, on qualifiait la Russie de « prison des peuples », aujourd’hui, cette appellation convient parfaitement à la Turquie de Recep Tayyip Erdogan.

Mais après qu’en 2015, inquiet de la poussée du HDP et à l’approche de nouvelles élections difficiles pour lui, Erdogan eut rompu les négociations, Öcalan a vu ses conditions de détentions empirer. Il a fallu une vague de manifestations de la part des Kurdes pour qu’en septembre 2016, l’un de ses frères puisse lui rendre visite. La dernière à ce jour.

Depuis sa prison et le calvaire qu’elle y endure (plus de 80 jours de grève de la faim), Leyla Güven a déclaré : « Nous avons plus que jamais besoin d’Öcalan. Le message qu’il peut transmettre est très important. Il faut qu’il rencontre ses avocats et sa famille ! Je revendique la fin de son isolement. » La possibilité pour Öcalan de recevoir des visites n’est pas seulement une question humanitaire – bien que c’en soit une et qu’on puisse s’étonner que le Conseil de l’Europe qui, depuis 1993, est « le gardien de la sécurité démocratique fondée sur les droits de l'homme, la démocratie et l'état de droit » ne se soit pas prononcé fortement à son sujet –, c’est aussi une question politique. Abdullah Öcalan est le porteur de la confiance et de l’espoir du peuple kurde. Sa parole compte plus que tout autre. C’est avec lui que des négociations doivent reprendre pour que cesse la guerre dévastatrice menée par l’armée dans le Bakûr, le Kurdistan turc.

Un grand mouvement de solidarité des prisons turques à la société civile

L’action engagée par Leyla Güven a déclenché un grand mouvement de solidarité, qui, parti des prisons turques, s’est répandu dans la société civile. Dès novembre des prisonniers politiques engagèrent des grèves de la faim tournantes de 10 jours. Bientôt, à l’appel des organisations kurdes au Kurdistan, en Turquie ou en Europe, des milliers de personnes se joignirent à cette action de solidarité.

Lors de sa conférence de presse, tenue en décembre 2108, Dilek Öcalan, ancienne
 députée du HDP, a insisté sur cette « pratique totalement illégale et inhumaine » qu’est l’isolement. La conférence a aussi marqué le début de la grève de la faim illimitée que mènent depuis maintenant plus de quarante jours, à Strasbourg où siège le Conseil de l’Europe (dont est membre la Turquie), Dilek Öcalan, Mustafa Sarıkaya, personnalité politique kurde, Gulistan İke, journaliste et présentatrice pour la chaîne de télévision Stêrk TV, Yüksel Koç, coprésident du KCDK-E (organisation qui chapeaute le mouvement kurde en Europe), Mehmet Nimet Sevim, emprisonné pendant vingt-deux ans dans les geôles turques, Mohamad Ghaderi, membre du Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), étudiant iranien, exilé en Europe pour raisons politiques ainsi que huit autres de leurs camarades. Ces quatorze grévistes s’inscrivent dans une forme de lutte qui, en 2007, toujours à Strasbourg, a conduit dix-huit militants kurdes à cesser de se nourrir durant trente-cinq jours, obtenant que le Comité européen pour la prévention de la torture et des traitements inhumains ou dégradants (CPT) visite la prison d’Imrali pour enquêter sur l'état de santé d'Abdullah Öcalan, à propos duquel courait des rumeurs d’empoisonnement. En 2012, quinze autres reprirent le flambeau pour s’élever contre l’isolement du leader kurde et firent une grève de la faim de 52 jours dans une église de la capitale alsacienne.

Dans ce contexte, deux éléments sont déterminants. L’un est le soutien de l’opinion publique aux grévistes et à travers eux à Abdullah Öcalan et l’autre est le retrait par les États-Unis et l’Europe du PKK de sa liste des organisations terroristes. Pour les Américains comme pour les Européens, il n’est que temps de mesurer l’apport des Kurdes à la lutte contre Daech et d’en tirer les conclusions qui s’imposent. Öcalan doit retrouver des conditions d’emprisonnement dignes et respectueuses des droits humains. Et aucun militant kurde ne doit perdre la vie pour cet acte de justice.


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