Dossier : La frontière tue

Migrants : Face au mur de la Manche

À Ouistreham, une centaine d’hommes, la plupart soudanais, tentent chaque jour de monter dans les camions qui prennent les ferrys pour l’Angleterre, but de leur odyssée. Reportage.

Tintements de couverts. Le premier service se termine dans un restaurant du port de Ouistreham en ce week-end de mars. Des clients finissent leur café, règlent l’addition et se dirigent vers la sortie. Une fois dehors, à quelques mètres d’eux, ils voient de jeunes Soudanais poursuivre un camion de marchandises. En deux temps trois mouvements, les portes arrière du véhicule immatriculé au Royaume-Uni s’ouvrent. Coups de klaxon, embardée et éclats de rire : personne ne montera dans celui-là. Le poids lourd rejoindra sans nouveaux passagers le troisième et dernier ferry de la journée, direction Portsmouth. Ce drôle de manège est devenu banal dans cette petite station balnéaire normande muée en frontière hermétique.

« Ici, c’est un trou à rats. Plus personne ne passe », peste Nelly Quetel. La sexagénaire aux yeux bleus fait partie du Camo, le Collectif d’aide aux migrants de Ouistreham. Avec d’autres bénévoles du réseau, elle héberge des Soudanais pour la nuit. Parmi eux, Bitter*. Tiré du lit par les premiers rayons du soleil, le jeune homme s’installe péniblement sur une chaise et raconte son odyssée. Trois années dans les prisons libyennes, deux mois à batailler avec la frontière franco-italienne, quelques semaines à dormir dans les rues de Paris, pour enfin échouer sur la côte de Nacre. « Tous les jours, je cours après les camions », déclare-t-il, las. L’ancien berger s’arrête pour compter et ajoute : « Ça fait un an et sept mois. »

Des tentatives répétées et surtout dangereuses. « Les Soudanais ne sollicitent pas les passeurs, ils n’ont pas d’argent. Ils ont la réputation d’être plus casse-cou », explique Virginie Guiraudon, directrice de recherche au CNRS et spécialiste des politiques d’immigration européennes. Doigts cassés, genoux esquintés, pieds abîmés… Edwige Chapalain, ancienne infirmière, soigne régulièrement les blessures accumulées lors des tentatives ratées. « Récemment, un jeune a eu une fracture ouverte du tibia », raconte-t-elle. Plus grave, certains refusent d’être hospitalisés : « Un Soudanais a reçu une balle dans l’épaule pendant son périple et en gardait des séquelles. Il aurait fallu qu’il subisse une opération, mais nous n’avons jamais réussi à le convaincre. » Trop déterminé à passer. « La frontière, on ne s’y arrête pas », complète Edwige.

Depuis le démantèlement de la « jungle » de Calais en 2016, les bénévoles du Camo dénombrent en permanence une centaine de candidats au passage. Face à cette nouvelle affluence, la frontière s’est durcie. Début 2018, le gouvernement britannique a donné 2,5 millions d’euros pour sécuriser la zone d’accès restreint (ZAR) de Ouistreham. Essentiellement pour renforcer ou ajouter des clôtures, se doter de caméras et de nouveaux espaces de contrôle, selon Antoine de Gouville, directeur des équipements portuaires à la chambre de commerce et d’industrie de Caen, gestionnaire du port. Pourtant, les migrants refusent d’y voir une impasse. Les occasions ne manquent pas. Chaque année, pas loin de 100 000 poids lourds y transitent avant de traverser la Manche.

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