L’aurions-nous mal compris ?

Le 3 janvier 2018, Emmanuel Macron louait « la liberté de la presse » avec dans la voix d’émouvants trémolos.

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Le 3 janvier 2018, Emmanuel Macron, chef de l’État français, qui présentait ce jour-là ses vœux à la presse, avait fait plusieurs déclarations qui valent d’être, dix-sept mois plus tard, rappelées un peu longuement – et dont je me demande aujourd’hui si nous ne les avons pas mal interprétées.

Avec dans la voix d’émouvants trémolos, il avait notamment déclaré : « La liberté de la presse aujourd’hui n’est plus seulement attaquée par les dictatures notoires, elle est aussi malmenée dans des pays qui font partie des plus grandes démocraties du monde. Elle est malmenée jusqu’en Europe. […] Plusieurs pays européens […], en effet, sont en train de bousculer la liberté de la presse. »

Puis d’ajouter : « La cause des droits de l’homme, dont la liberté de la presse fait partie, semblait hier encore une cause entendue parmi les démocraties, et les invoquer, c’était se réclamer d’un socle commun, ancien et établi, d’une sorte de dénominateur commun dont sortait toujours, volens nolens, une forme de consensus, et ce n’est plus le cas. » Puis aussi : « Nous devons mener cette bataille […] qui consiste à défendre pleinement l’effectivité de toutes les libertés de nos démocraties, parce qu’une tentation est là qui existe, croissante, aux frontières de l’Europe comme au sein de l’Europe, c’est la tentation des démocraties illibérales. »

Puis encore : « Lorsque le contre-pouvoir que la presse constitue commence à être bâillonné, limité, encadré, lorsque l’indépendance de la justice est remise en cause – et bien souvent, ces réformes sont jumelles –, c’est la vitalité de nos démocraties dans ce qu’elles portent depuis plusieurs siècles qui est ainsi bousculée. »

Puis enfin : « C’est le modèle du métier de journaliste qui est aujourd’hui remis en cause ou, pour le dire plus justement, dévoyé, car nous vivons l’irruption dans le champ médiatique des fausses nouvelles, les fake news, comme on le dit dans le monde anglo-saxon. »

Et tout cela était, sur le moment, profondément bouleversant. Mais voilà que (dix-sept mois plus tard, donc) nous venons d’abord d’apprendre (juste après avoir entendu le ministre de l’Intérieur diffuser la fausse nouvelle qu’un hôpital parisien avait été pris d’assaut par des manifestant·e·s) que plusieurs journalistes du site Disclose avaient été convoqués par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour avoir publié un accablant document relatif aux ventes d’armes de la France à la coalition qui guerroie au Yémen derrière la très (très, très, très) illibérale Arabie saoudite. Puis nous avons appris qu’Ariane Chemin, journaliste au Monde, était elle aussi convoquée à la DGSI pour ses articles sur l’affaire Benalla.

De sorte qu’en effet je me demande si nous n’avons pas mal interprété, en janvier 2018, les vœux à la presse du chef de l’État français – et si, au lieu d’y entendre une condamnation des régimes qui maltraitent la liberté de la presse, nous n’aurions pas dû y voir plutôt l’ébauche d’un exercice d’admiration.


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