Rien que du théâtre

Olivier Neveux éreinte la mode des « spectacles engagés », préférant la distance et la conflictualité entre l’art et la politique. Son livre allie la saveur du pamphlet à la rigueur scientifique.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Qui connaît le travail d’Olivier Neveux saisit d’emblée la dimension ironique et polémique du titre de son dernier livre, Contre le théâtre politique. Depuis Théâtres en lutte. Le théâtre militant en France des années 1960 à aujourd’hui (La Découverte, 2007), le professeur en histoire et esthétique du théâtre à l’École normale supérieure de Lyon développe une pensée éclairante sur le théâtre politique contemporain. Une réflexion vive, au positionnement idéologique clair, mais ouverte à tous les déplacements, sur les conditions – précaires – d’existence de ce champ artistique. Sur l’évolution de ses formes à travers l’histoire et sur leur diversité, quelle que soit l’époque. Dans la logique de cette recherche intranquille, portée par un goût explicite pour la politique, qui offre des possibilités d’émancipation, et pour le théâtre en général, le dernier essai d’Olivier Neveux interroge « la multiplication de ces spectacles citoyens ou engagés ».

Dès la première phrase de Contre le théâtre politique, le chercheur lève l’ambiguïté de son titre. « Oui, “tout est politique” mais, nuançait le militant et philosophe Daniel Bensaïd, seulement “dans une certaine mesure, et jusqu’à un certain point” », écrit-il. Non seulement la citation place l’ouvrage dans une filiation intellectuelle et politique précise, mais il le situe dans la continuité de Politiques du spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui (La Découverte, 2013), dédicacé au même penseur, disparu en 2010, figure de proue d’une gauche révolutionnaire exigeante. Olivier Neveux affirme ainsi d’emblée la subjectivité et la cohérence de son analyse, qui participent de sa singularité dans le paysage actuel de la recherche dans les arts de la scène. Contre le théâtre politique a la saveur du pamphlet alliée à la rigueur scientifique.

Mariage conventionnel

La problématique est clairement posée. « Il s’agit donc de s’enquérir de la présence de la politique dans l’art, non pas à l’aune d’une suspicion mais d’une inquiétude : l’inflation de sa nomination n’est-elle pas inversement proportionnelle aux traces de sa vivacité ? », lit-on très tôt dans l’ouvrage. Doute qui est ensuite non pas résolu, mais déployé en trois parties nourries par des ­références multiples. Par des lectures d’œuvres philosophiques – celle de Jacques Rancière en tête, avec celle de Daniel Bensaïd –, théâtrales et autres. Par des analyses construites à partir d’un très important travail de terrain aussi, où l’auteur débusque tous les conformismes dans la relation qui l’intéresse. Tous les arguments qui font croire au naturel de cette union. À son automatisme.

À l’opposé du mariage conventionnel, arrangé en haut lieu, qu’il dénonce, Olivier Neveux traque les endroits de séparation entre théâtre et politique. Maints exemples concrets à l’appui, il montre que ces derniers se logent souvent là où l’apparente harmonie du couple est la plus fortement exhibée. C’est le cas, par exemple, avec le festival Paroles citoyennes, présenté avec « l’enthousiasme d’un scout » par son fondateur, ami du président de la République, Jean-Marc Dumontet, comme un événement visant à « faire écho aux grandes questions sociétales de notre temps ». Mais aussi à « défendre nos démocraties car elles sont plus en danger qu’on ne le pense » et à « susciter des prises de conscience des simples citoyens », cite Olivier Neveux avec une générosité non dénuée d’une raillerie communicative.

Instrumentalisation de l’art par le pouvoir

La critique frontale, ad hominem, qu’il ne pratiquait jusque-là qu’avec parcimonie, sied bien à l’auteur, qui excelle à se déplacer dans son champ d’étude. À s’éloigner régulièrement du « milieu » pour mieux s’en rapprocher. Il soulève ainsi de nombreuses interrogations et réalise quelques constats qui tombent comme des couperets sur la bonne conscience affichée de ses victimes : les partisans d’un « art régulateur pour le “vivre-ensemble” » qui est vecteur d’empathie, qui console et rassure. Olivier Neveux n’est pas contre le théâtre politique en général, mais contre cette manière très consensuelle de les unir qu’ont souvent les hommes politiques. Contre le théâtre politique met ainsi au jour une forme d’instrumentalisation de l’art par le pouvoir. Et défend, en guise de résistance, un théâtre qui ne soit rien d’autre que du théâtre. Farouchement.

Une série d’exemples illustre avec bonheur cet idéal. Il y a le travail de Milo Rau, qui ne cesse d’imaginer des manières de mettre le théâtre à l’épreuve des violences d’aujourd’hui. Il y a Décris-ravage, où Adeline Rosenstein dit la « question de Palestine » depuis les conquêtes coloniales de Napoléon jusqu’à 1948 en « ramenant aux dimensions du plateau la politique mondiale (celle des empires et des peuples qui la subissent et la combattent) ». Il y a encore Deux mille dix-sept, où la chorégraphe Maguy Marin met en forme l’échec des idéologies. Tous ont en commun de ne pas céder à l’injonction ambiante au réalisme, au documentaire, qui fait l’objet de la seconde partie de l’essai.

En inventant ce qu’Olivier Neveux qualifie d’« espace intermédiaire », « un espace-temps séparé, ni tout à fait “dedans ni dehors”, lieu d’une expérience singulière », ces artistes créent une perturbation qui ne prétend guère changer le monde. Mais peut-être un regard. Peut-être une manière d’habiter le monde. En remettant le théâtre à sa place – « il n’est pas dans nos sociétés un microcosme de la cité, et l’assemblée théâtrale n’est pas le creuset de la démocratie » –, le texte lui rend un hommage d’une grande justesse. À rebours d’une tendance bien installée au spectaculaire, il revendique l’importance du « petit ». La force du grain de sable.

Contre le théâtre politique, Olivier Neveux, La Fabrique 320 pages, 14 euros.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents