Bac philo : « Seuls les plus favorisés s’en sortent »

Président de l’Acireph, association de professeurs de philosophie, Frédéric Le Plaine revient sur la mobilisation des enseignants, le déni de démocratie et les inégalités croissantes.

Combien de bacheliers ont planché en philo sur un sujet qu’ils n’avaient pas abordé en cours ? Combien s’en sont sortis avec de bons argumentaires ? Et combien ont peiné à mobiliser des connaissances ? Depuis trente ans, l’enseignement de la philosophie est accusé de favoriser les élèves en capacité de mobiliser un capital culturel et une aisance rhétorique qu’ils n’ont pas acquis durant la seule année de terminale. Pour les autres, l’épreuve de philo est une loterie qui décourage d’entraîner son esprit critique. C’est ce que pointe Frédéric Le Plaine, président de l’Association de professeurs de philosophie (Acireph) dans une tribune parue dans Libération (1). Cette association d’enseignants de philosophie défend depuis 1998 l’apprentissage de cette matière pour tous dès la seconde. Les nouveaux programmes ne vont faire qu’accroître ce qu’il appelle la « mascarade de justice scolaire ». Les professeurs de philosophie sont particulièrement remontés contre l’école de la ségrégation, que Jean-Michel Blanquer met en place au mépris de toute concertation.

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Après la grève des surveillances d’examens, une partie des enseignants lancent une action de « rétention des notes ». Ils grimpent encore d’un cran dans le bras de fer qui les oppose au ministère depuis l’automne ?

Frédéric Le Plaine : Depuis dix ans que j’enseigne, je n’avais jamais connu un tel niveau de mobilisation. Les revendications sont multiples et donc difficiles à faire passer pour remporter la bataille d’opinion. Parcoursup me paraît le point le plus dommageable en matière de reproduction sociale et pose un problème démocratique du fait de l’opacité de l’algorithme qui gère les inscriptions à l’université. Sans compter l’autocensure que certains bacheliers s’infligent en renseignant la plateforme. On commence aussi à vraiment mesurer les conséquences de la réforme du lycée sur laquelle on peut encore espérer un moratoire. L’objectif principal de cette réforme, c’est de bourrer les classes en séparant les cours entre tronc commun et spécialités et en supprimant les filières. Cela va permettre de surcharger des classes et donc, à moyen terme, de supprimer des postes pour faire des économies.

Les copies du bac, à partir du moment où les profs les ont, c’est eux qui ont le pouvoir. S’ils décident de ne pas rendre nos notes, ils retardent les résultats, les vacances… C’est une action a priori plus efficace que la grève des surveillances, où le ministère a remplacé les profs par d’autres et par du personnel administratif. En outre, c’est l’avant-dernière année où le bac se tient en tant qu’épreuve nationale. Dans deux ans, il n’y aura plus que deux épreuves au mois de juin : le grand oral et la philosophie. Les autres épreuves se passeront en contrôle continu.

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Vous sentez-vous confronté à un déni de démocratie ?

Sans aucun doute ! Des consultations de façade ont été faites mais le ministère poursuit ses réformes à marche forcée sur un calendrier qui s’est encore resserré sur sa dernière longueur. Les programmes de terminale qui devaient être publiés fin 2019 ont été terminés dans la précipitation au printemps. Jean-Michel Blanquer avait nommé au Conseil supérieur des programmes Souâd Ayada, ancienne professeure de philosophie, conservatrice assumée. Pour la philosophie, celle-ci a nommé un groupe d’experts majoritairement conservateurs copiloté par Frank Burbage, inspecteur général de philosophie, et Pierre Guenancia. Ils ont rendu début mai une proposition de programme qui ne changeait pas grand-chose à la loterie que l’Acireph déplore, mais essayait quand même de délimiter les sujets avec quatre grands domaines : métaphysique, épistémologie, morale et politique et anthropologie. Il était précisé que les sujets ne tomberaient au bac que sous un seul angle : si la liberté était abordée dans le domaine métaphysique, elle ne pouvait tomber que sous l’angle du libre arbitre ou du déterminisme, mais pas dans sa dimension politique. Sauf que, quand le programme a été publié, cette structure avait disparu au profit d’une longue liste alphabétique de notions à engranger ! On ne peut pas faire plus indéterminé et plus flou, et donc plus piégeux. En trois jours, Souâd Ayada avait rayé d’un trait tout le travail du groupe d’experts qu’elle avait nommé, et qui n’a d’ailleurs jamais rencontré associations ni syndicats. Le nouveau programme de philosophie va autoriser tous les croisements entre notions et laisser les sujets d’examens dans un grand champ aléatoire impossible à préparer. Seuls les plus favorisés socialement s’en sortiront.

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