Pierre Khalfa : « La gauche doit se battre sur un projet d’émancipation »

EELV, LFI, gilets jaunes… Observateur attentif et engagé de la vie politique, Pierre Khalfa revient ici sur les faits marquants du scrutin européen.

Les élections européennes sont intervenues dans une longue séquence de crise sociale et politique qui a fait vaciller le pouvoir. Une séquence à l’issue de laquelle il y a nettement des gagnants et des perdants, et qui place les organisations syndicales face à de nouveaux défis. Coauteur du texte « Pour un big bang de la gauche » publié le 4 juin par Le Monde (lire aussi l’édito de Denis Sieffert), Pierre Khalfa analyse ici les contours d’un paysage politique en plein bouleversement. Il revient notamment sur les raisons du succès d’Europe Écologie-Les Verts et de l’échec de La France insoumise, ainsi que sur les caractéristiques du mouvement des gilets jaunes, enjeu d’un affrontement idéologique entre la gauche et le Rassemblement national. Enfin, il ébauche quelques pistes pour l’avenir de la gauche.

Peut-on tirer des enseignements durables des élections européennes pour le paysage politique français ?

Pierre Khalfa : Ces résultats confirment surtout que le champ politique français n’est absolument pas stabilisé. Théoriquement, la présidentielle le façonne sur le long terme. On pouvait ainsi croire que l’affaire était acquise pour les quatre blocs, aux résultats à peu près égaux, qui ont émergé en 2017 : La République en marche (LREM), le Rassemblement national (RN), La France insoumise (LFI) et Les Républicains (LR). Or, moins de deux ans après, la situation n’est plus du tout la même. Le champ politique n’était pas du tout stabilisé et ne l’est, à mon avis, pas plus après cette élection.

En effet, le score, en apparence stable, d’Emmanuel Macron cache en réalité d’importantes modifications. Il a perdu une partie de son électorat de gauche, qui s’est reporté sur Europe Écologie-Les Verts (EELV), et a gagné une partie de l’électorat de droite. Macron mène une politique de droite, clairement identifiée comme telle par l’électorat, et qu’il assume, y compris sur des questions comme l’immigration. Certes, le discours n’est pas le même que celui de Matteo Salvini, mais la politique est exactement la même. Ainsi, sans élargir sa base sociale, Macron a réussi à maintenir son résultat électoral par re-transfert de voix.

Finalement, Emmanuel Macron ne sort donc pas affaibli de cette élection, notamment par rapport à ses projets de réformes ?

Non, il n’en sort pas affaibli. Bien que le RN soit passé légèrement devant LREM, les urnes n’ont pas exprimé un désaveu tel que le président se soit effondré et se sente illégitime pour gouverner. De plus, il a pour lui les institutions de la Ve République, qui permettent au gouvernement de survivre à peu près à tout. Mais, surtout, il n’existe aucune alternative politique crédible qui puisse être majoritaire dans le pays. Selon un sondage récent, plus de 70 % des Français souhaitent un changement de politique. Mais tous ne se reconnaissent pas dans une alternative majoritaire ! C’est ce qui laisse à Macron d’importantes marges de manœuvre.

Le vote RN n’est-il pas davantage un vote de dépit que de conviction et d’adhésion ?

Il y a des deux. Certains, dont le président lui-même, ont fait de cette élection un référendum pro ou anti-Macron qui a profité au RN. Malgré tout, l’électorat de Marine Le Pen est stabilisé depuis de nombreuses années, ce qui démontre une réelle adhésion aux thèses du parti. Une partie des classes populaires appréhendent les questions sociales à travers le prisme de la xénophobie et du refus des migrants. Subissant de plein fouet les effets des politiques néolibérales, ils pensent qu’il faut taper sur plus faible et plus pauvre que soi pour s’en sortir. C’est un phénomène assez classique.

L’une des surprises du scrutin est l’effondrement de la droite. Pensez-vous que son déclin est durable ?

Sans échec manifeste de Macron à court terme, je ne vois pas comment la droite pourrait se refaire une santé. LR est pris en tenaille entre Macron et Le Pen. Le premier mène la politique de la droite traditionnelle, moins les délires identitaires de Wauquiez et de Bellamy ; la seconde séduit les conservateurs et le penchant identitaire de la droite. Mais l’imprévisibilité est totale. Les fondements structurants du champ politique se sont effondrés et tout peut arriver.

Comment analysez-vous le vote écologiste ? N’a-t-il pas une double nature, à la fois consensuelle – tout le monde est contre le réchauffement climatique – et une part plus radicale, antilibérale ?

Le label « écolo » d’EELV était porteur avec la montée de la préoccupation écologiste. Les mobilisations pour le climat sont portées par la jeunesse, or le vote EELV a été important chez les jeunes. Mais la liste de Yannick Jadot a aussi bénéficié de la déception des électeurs de La France insoumise. On constate ainsi un important transfert de voix de LFI à EELV, dû à l’incapacité de LFI à être considérée comme une réelle alternative politique.

**On aurait donc bien là deux votes EELV : un vote idéaliste, jeune, et un autre des transfuges de LFI, plus radicalement de gauche ?

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