« Le langage procède à une euphémisation du discours de pouvoir au sein des entreprises »

Pour Politis, la socio-anthropologue Agnès Vandevelde-Rougale, spécialiste de « la novlangue managériale », revient sur les éléments de langage utilisés en entreprise, notamment mis en lumière dans le cadre du procès France Télécom.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Dynamique de rupture », « management par les résultats », « accompagnement de la mobilité »… Les mots peuvent parfois être un instrument de manipulation des esprits, rappelle la socio-anthropologue Agnès Vandevelde-Rougale. Alors que le procès France Télécom s’est achevé le 13 juillet, l’auteure de La Novlangue managériale examine certains des éléments de langage mobilisés par l’entreprise pour procéder au licenciement de 22 000 salariés entre 2007 et 2010.

Le vocabulaire de France Télécom, décrypté au cours du procès, relève-t-il d’un lexique commun au sein des entreprises ?

Agnès Vandevelde-Rougale : Le lexique rapporté peut-être spécifique comme commun aux entreprises. Ce que l’on retrouve derrière les mots « mobilité géographique » ou encore « parcours de professionnalisation » par exemple, c’est une logique de toujours être en mouvement, qui fait écho à une idéologie du « progrès ». C’est quelque chose qui n’est généralement pas questionné au sein des entreprises. Cet impératif de mouvement était décliné en mobilité géographique dans le vocabulaire France Télécom mais cela peut se trouver dans d’autres structures avec l’idée de progresser dans la hiérarchie (« up or out », comprenez « en progrès ou dehors ») par exemple. L’idée est transversale aux différentes organisations, mais par contre la déclinaison lexicale peut, elle, être spécifique.

Les notes internes de l’entreprise évoquaient une « dynamique de rupture » à mettre en œuvre au moment où 22 000 emplois étaient menacés dans le cadre du plan Next et Act. Cette notion de « dynamique » est-elle courante dans le vocabulaire managérial ?

L’idée de rupture avec le passé, comme celle de mettre le focus sur les objectifs ou les résultats, c’est quelque chose que l’on retrouve dans de nombreuses organisations. Le discours managérial va généralement s’autoalimenter, de sorte à ce que l’imbrication des prises de parole des dirigeants d’entreprise ne relève que d’un seul cadre de lecture, qui renforcera le sentiment d’être acculé chez le salarié en proie à des difficultés au travail. Les notions d’efficacité, d’organisation, de contrôle et de rationalisation sont mises en avant. C’est l’impératif d’obtenir des résultats qui a pu jouer chez France Télécom dans l’instauration de la dynamique qui est jugée aujourd’hui. Il y avait un objectif donné, des chiffres donnés et il fallait les atteindre.

Cela voudrait-il dire que les gens qui élaborent ce type de vocabulaire ne sont pas nécessairement conscients des impacts qu’engendre ce dévoiement du langage ? Qu’ils ne savent pas que derrière une « mobilité », il y a aussi toute une vie de famille, une organisation qui pourrait basculer ?

Effectivement, ceux qui élaborent ce type de vocabulaire ne se rendent pas nécessairement compte des effets que ces termes engendrent réellement pour la vie des salariés de l’entreprise. Les gens qui ont fixé les objectifs ne les mettaient pas en œuvre directement. Ils étaient en partie déconnectés du terrain et de ce qu’il s’y passait. Les managers de proximité qui ont pu les mettre en œuvre, étaient eux à la fois au contact du terrain et en liaison directe avec la hiérarchie. Ils voyaient les effets qu’engendraient les stratégies visant à réduire les effectifs ; ils pouvaient les subir aussi.

Les échanges entre les managers de France Télécom étudiés dans le cadre du procès révèlent qu’une stratégie « d’intelligence émotionnelle » fut préconisée pour guider les salariés vers le départ ou la mutation forcée. Les mots interviennent-ils comme un instrument de manipulation des esprits ?

Oui, les mots peuvent être un instrument de manipulation des esprits. Le management a évolué au fil du temps. Aujourd’hui, les chefs ne sont plus autant dirigistes que cela pouvait être le cas au début du XXe siècle par exemple. Les valeurs qui sont prônées au sein des entreprises relèvent plutôt de la concertation. Le langage agit alors pour procéder à une euphémisation du discours de pouvoir au sein de l’organisation. Il y a toujours un discours de pouvoir mais il est minimisé. Parler d’« accompagnement de la mobilité », pour caractériser une incitation au départ, c’est un moyen d’adoucir la conception que l’on se fait de la finalité de cet acte. Manifester de l’empathie tout en soulignant l’inéluctabilité d’une réorganisation peut être un moyen de manipuler, d’enfermer la pensée.

En quoi la « novlangue managériale », que vous décrivez dans votre livre se rapproche-t-elle et s’éloigne-t-elle de celle imaginée par Orwell ?

La différence majeure, c’est que la novlangue d’Orwell est fabriquée délibérément par un gouvernement pour empêcher l’élaboration de la pensée, alors que la « novlangue managériale » n’est pas un appauvrissement délibéré de la langue commune par quelques-uns pour manipuler les autres. Mais il y a un effet de limitation de la pensée par le discours managérial dans le monde de l’entreprise, d’où le terme « novlangue ». Il caractérise l’intériorisation d’une certaine logique avec les mots du discours managérial. Aujourd’hui, la logique de l’efficacité et de la performance, prônée au sein des organisations, s’immisce ainsi dans notre quotidien et influence la manière dont l’on va percevoir les choses. C’est cette intériorisation du discours d’entreprise qui peut empêcher, ou en tout cas contraindre la pensée. Cependant, à la différence de la dystopie imaginée par d’Orwell, il nous reste d’autres façons de nous exprimer, et l’écart entre différentes manières de dire peut nourrir la pensée.

Comment ces termes, et ces modes de pensées, s’intègrent-ils au débat public ?

Il n’y a pas d’un côté le monde de l’entreprise et de l’autre côté le monde politique qui seraient complètement déconnectés. Il existe une perméabilité entre les sphères. C’est par exemple le cas lorsque des personnalités issues du monde de l’entreprise prennent un poste au gouvernement ou lorsque d’anciens professionnels de la politique deviennent consultants. Les mouvements de personnes s’accompagnent de mouvements de discours, qui font passer les mots d’une sphère à l’autre. Certains termes de l’entreprise, tels que celui de « compétences », sont par exemple courants maintenant à l’école et influent sur la manière de concevoir les apprentissages.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents