Méditerranée : « Le cimetière des anonymes »

Médecin légiste de l’université de Milan, Cristina Cattaneo a entrepris, depuis 2013, d’identifier les réfugiés ayant péri en Méditerranée. Un travail long et difficile pour rendre un nom à ces morts, comme les droits humains l’exigent, et permettre le deuil de leurs proches.

Olivier Doubre  • 11 septembre 2019 abonné·es
Méditerranée : « Le cimetière des anonymes »
© photo : Des proches des 366 personnes qui ont péri lors de la catastrophe de Lampedusa le 3 octobre 2013.crédit : MARCELLO PATERNOSTRO/AFP

Cristina Cattaneo était peu destinée à intervenir dans le débat public. La médecine légale – l’activité d’un médecin légiste, autopsiant les cadavres de personnes décédées sur la voie publique ou dans une catastrophe aérienne – est généralement effectuée sinon dans l’ombre, du moins à l’abri des regards, dans une vraie discrétion. Ne serait-ce que pour le respect dû aux morts…

Mais c’est le cours naturel de cette activité qui va conduire Cristina Cattaneo à se pencher sur des cadavres « dont personne ne veut se charger », des « naufragés sans visage dont on ne sait d’où ils viennent et dont on peine à trouver ceux qui pourraient les réclamer ». Comme pour « nos » morts, des rues de Milan aux accidents aériens ou ferroviaires, identifier les migrants naufragés en Méditerranée, cette mer qui est aujourd’hui un véritable « cimetière d’anonymes », fait partie de sa mission, qu’elle mène patiemment, avec détermination et humilité. Son livre et son expérience montrent, en dépit des difficultés, que ces naufragés ont, comme tout le monde, des parents et des proches – dont une bonne part sont déjà en Europe – qui les recherchent et attendent de connaître leur sort pour commencer leur deuil. Ils ont le droit d’être identifiés et d’avoir une sépulture digne : c’est l’un des droits humains. Leur rendre justice – et d’abord leur nom – constitue un devoir pour chacun d’entre nous. Et fonde notre humanité.

Comment vous est venue cette volonté d’identifier les réfugiés morts en Méditerranée ?

Cristina Cattaneo : C’était simplement la continuation naturelle de mon travail de médecine légale, dans mon laboratoire à l’université de Milan. Nous nous sommes en effet mobilisés à partir du milieu des années 1990 pour identifier les morts inconnus retrouvés sur le territoire italien – par exemple les personnes sans abri découvertes sur la voie publique. Cela semble surprenant, mais l’opinion publique sait très peu de choses sur ce sujet – en particulier sur la valeur et l’importance de l’identification des morts pour les vivants, à commencer par leurs proches et parents.

Au début, nous avions l’impression de prêcher dans le désert : nous avons dû faire du bruit pour secouer l’opinion et les

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