Méditerranée : « Le cimetière des anonymes »

Médecin légiste de l’université de Milan, Cristina Cattaneo a entrepris, depuis 2013, d’identifier les réfugiés ayant péri en Méditerranée. Un travail long et difficile pour rendre un nom à ces morts, comme les droits humains l’exigent, et permettre le deuil de leurs proches.

Cristina Cattaneo était peu destinée à intervenir dans le débat public. La médecine légale – l’activité d’un médecin légiste, autopsiant les cadavres de personnes décédées sur la voie publique ou dans une catastrophe aérienne – est généralement effectuée sinon dans l’ombre, du moins à l’abri des regards, dans une vraie discrétion. Ne serait-ce que pour le respect dû aux morts…

Mais c’est le cours naturel de cette activité qui va conduire Cristina Cattaneo à se pencher sur des cadavres « dont personne ne veut se charger », des « naufragés sans visage dont on ne sait d’où ils viennent et dont on peine à trouver ceux qui pourraient les réclamer ». Comme pour « nos » morts, des rues de Milan aux accidents aériens ou ferroviaires, identifier les migrants naufragés en Méditerranée, cette mer qui est aujourd’hui un véritable « cimetière d’anonymes », fait partie de sa mission, qu’elle mène patiemment, avec détermination et humilité. Son livre et son expérience montrent, en dépit des difficultés, que ces naufragés ont, comme tout le monde, des parents et des proches – dont une bonne part sont déjà en Europe – qui les recherchent et attendent de connaître leur sort pour commencer leur deuil. Ils ont le droit d’être identifiés et d’avoir une sépulture digne : c’est l’un des droits humains. Leur rendre justice – et d’abord leur nom – constitue un devoir pour chacun d’entre nous. Et fonde notre humanité.

Comment vous est venue cette volonté d’identifier les réfugiés morts en Méditerranée ?

Cristina Cattaneo : C’était simplement la continuation naturelle de mon travail de médecine légale, dans mon laboratoire à l’université de Milan. Nous nous sommes en effet mobilisés à partir du milieu des années 1990 pour identifier les morts inconnus retrouvés sur le territoire italien – par exemple les personnes sans abri découvertes sur la voie publique. Cela semble surprenant, mais l’opinion publique sait très peu de choses sur ce sujet – en particulier sur la valeur et l’importance de l’identification des morts pour les vivants, à commencer par leurs proches et parents.

Au début, nous avions l’impression de prêcher dans le désert : nous avons dû faire du bruit pour secouer l’opinion et les autorités, jusqu’à obtenir qu’une question soit posée au gouvernement à la Chambre des députés, en 2007. Grâce à cela, une loi a ensuite été votée, qui a suscité la création d’une banque de données et, surtout, d’une institution dédiée : le Commissaire extraordinaire pour les personnes disparues auprès du gouvernement (UCPS), avec lequel nous travaillons depuis en étroite collaboration, en lui apportant notre expertise scientifique. Je précise que l’UCPS s’occupe de toutes les personnes disparues sur le territoire italien, et qu’il n’était absolument pas destiné, au départ, à prendre en charge l’identification des réfugiés décédés.

Puis est survenue la catastrophe du 3 octobre 2013 à Lampedusa…

En effet. Une petite embarcation surchargée a chaviré en pleine nuit avec près de 600 personnes à son bord : 366 corps ont été repêchés en mer et amenés sur l’île de Lampedusa. Lors d’une réunion avec les collaborateurs de l’UCPS qui portait sur la banque de données des disparus en Italie, nous nous sommes soudain interrogés sur ce que nous allions faire avec tous ces morts, en sachant déjà que plus de 60 % des corps retrouvés en Méditerranée sont enterrés comme « inconnus ». Mais ce qui a vraiment déclenché cette entreprise, c’est lorsque nous avons constaté, en 2014, qu’au bout d’un an personne n’avait rien fait pour tenter d’identifier ces morts. Et que nous devions simplement faire ce que l’on fait toujours après une catastrophe, par exemple un crash aérien !

Nous avons donc décidé qu’il fallait essayer, en sachant que nous avions une bonne base de départ, puisque les données des cadavres avaient toutes été recueillies de la même façon. Nous avons commencé à lancer des appels aux personnes susceptibles de pouvoir identifier les corps ou d’apporter des éléments en ce sens. Il s’agit de la procédure normale : c’est ce qu’on fait pour tout mort inconnu retrouvé sur le territoire national. Mais nous étions frappés par la double injustice vis-à-vis de ces morts, d’abord noyés en mer et dont, ensuite, personne ne se préoccupait. Alors qu’en cas de catastrophe aérienne, par exemple, les autorités du pays où elle est advenue, mais aussi de ceux dont des ressortissants ont péri, en particulier s’il s’agit d’États européens ou nord-américains, s’empressent de dépêcher des experts, du matériel servant à récupérer les cadavres, aux autopsies, à l’identification des corps. Et, pour bien les connaître, les membres de la communauté médico-légale jouent bien souvent des coudes pour être présents. Or, dans ce cas-là, rien !

Comment expliquer cette absence ?

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