Croissance décarbonée ou décroissance ?

Face aux rapports qui se succèdent sur l’état de la biosphère et du climat, tous alarmants, les préconisations politiques et économiques paraissent bien faibles et peinent à se fonder sur les sciences de la nature.

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Les publications récentes de trois rapports spéciaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) et du rapport sur la biodiversité par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) sont un nouveau coup de semonce. Si l’objectif de « décarbonation » des sociétés est juste et nécessaire, il fait aussi écran à des basculements d’un autre ordre.

Le rapport étudiant les conditions pour restreindre la hausse de la température globale à 1,5 °C à la fin du siècle est explicite (1) : la poursuite du modèle actuel conduira à un réchauffement global de 1,5 °C dès les années 2030. La teneur en CO2 de l’atmosphère est actuellement de 415 ppm (2), soit un niveau atteint il y a trois millions d’années, alors que le niveau des océans était de quinze mètres plus haut et la température de 4 à 5 °C plus élevée. Et nous continuons à déterrer le carbone enfoui dans les sols depuis ces temps-là. Pour atteindre l’objectif de + 1,5 °C, il faudrait réduire de 50 % les émissions globales d’ici à 2030 par rapport à leur niveau de 2010. De fortes baisses dans tous les secteurs d’activité sont donc requises, alors qu’elles sont globalement reparties à la hausse. 2030, c’est demain. Des scénarios longtemps inimaginables deviennent concrets et font écho à l’expérience directement vécue.

Les deux autres rapports concernent les terres émergées et l’alimentation (3) pour l’un, les océans et la cryosphère (4) pour l’autre. Ils convergent : la pression des activités économiques sur les milieux de vie accélère le chaos climatique et l’extinction de la biodiversité ; elle doit être réduite pour assurer la pérennité de la vie. Il ne suffit pas de décarboner la croissance : l’heure est à une décroissance anticipée, juste et différenciée, comme l’exprime un article de l’Atelier d’écologie politique (5).

On pourrait s’étonner que les macro-économistes du Giec se trouvent aussi loin d’un tel scénario. Notons d’abord que les chercheurs des sciences du climat, ceux qui nous alertent et dont les travaux sont essentiels, travaillent sur la base de consensus scientifiques, contrairement aux économistes, qui relèvent d’une « science » normative et d’idéologies diverses. Réglementer ou laisser faire, marchés du carbone ou taxes carbone, libre-échange ou protection ? Au-delà cependant de ces différences et oppositions, l’unité se réalise sur une norme non questionnée : la croissance. C’est au nom de cette norme que le « Nobel » 2018 de l’économie, William Nordhaus, écrivait en 1995 que la lutte contre le réchauffement climatique ne s’imposait pas à court terme : du fait de la croissance attendue, les générations futures seraient bien plus riches que les générations présentes, qui n’ont donc pas à « sacrifier » leur croissance par des réglementations écologiques. L’attente de la croissance est un ressort majeur de l’inaction.

La « science » économique, dans ses fondements, ne peut intégrer les sciences de la nature, la climatologie, la géologie : elle est autofondatrice. Devant les urgences et les mirages d’une « nouvelle frontière écologique », le consensus se réalise autour d’une croissance décarbonée, les uns confiant cet objectif au marché avec un prix unique et global de la tonne de carbone émise, les autres à une taxe carbone et à la réglementation. Ils en espèrent un découplage entre le rythme de la croissance économique et celui des émissions, du fait d’une plus grande efficacité énergétique. Or le découplage, quand il existe, est relatif. Si les émissions diminuent par unité produite, dans une société de croissance, les gains d’efficacité sont compensés par un surcroît de demande et de production. C’est l’effet rebond. La neutralité carbone, à atteindre le plus rapidement possible, suppose une société décarbonée et une diminution absolue des émissions, incompatible avec la croissance économique.

(1) « Global Warming of 1.5 ºC », www.ipcc.ch/sr15

(2) ppm : nombre de molécules de gaz à effet de serre considéré par million de molécules d’air.

(3) « Climate Change and Land », www.ipcc.ch/report/srccl

(4) « Special Report on the Ocean and Cryosphere in a Changing Climate », www.ipcc.ch/srocc/home

(5) « L’Atécopol livre son analyse du dernier rapport du Giec », 4 septembre 2019, https://atecopol.hypotheses.org/1645


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