Faisons payer les pollueurs

La mobilisation planétaire pour le climat, d’une ampleur historique, ne demande pas de l’aide aux dirigeants du monde, elle réclame justice. Il est temps de présenter la note à l’industrie fossile.

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Mobilisées par la jeunesse, plus de 7,6 millions de personnes dans 185 pays, soutenues par 820 organisations et 73 syndicats, ont pris part à la grève mondiale pour le climat du 20 au 27 septembre, la plus large mobilisation coordonnée jamais vue. Si Emmanuel Macron a célébré cet engagement de la jeunesse, on retiendra tout d’abord que la France est bel et bien le seul pays où la mobilisation a été violemment réprimée.

Et si le président français s’acharne à cultiver son image internationale de « champion de la Terre », ses belles promesses ne trompent plus personne, même hors de France. On aimerait pourtant y croire ! Lors du sommet des Nations unies sur l’urgence climatique, il dénonçait ainsi : « Nous continuons à avoir du financement export et des projets […] qui consistent à ouvrir de nouvelles structures polluantes. C’est incohérent. C’est irresponsable. » À peine quelques jours plus tard, le gouvernement refuse d’inscrire la fin des aides à l’export pour le pétrole et le gaz dans le projet de loi de finances 2020. Et toujours aucune transparence sur les investissements du bras financier de l’État, la Caisse des dépôts et consignations.

Emmanuel Macron ajoute qu’il ne doit pas y avoir de nouvelles négociations commerciales avec des pays en contradiction avec l’accord de Paris : pourtant, quelques semaines auparavant, il a contraint sa majorité à ratifier le Ceta. Il croit briller encore quand il annonce une contribution de 1 milliard d’euros au fonds vert pour les pays les plus vulnérables face au dérèglement climatique, alors que ce sont 11 milliards de subventions qui ont été accordées par la France aux fossiles en 2019 ! Triste écho aux mots de Lumumba Di-Aping en 2009, alors négociateur en chef pour le bloc du G77 (les pays les plus pauvres) : « L’argent offert par les pays riches ne paiera même pas les cercueils de ceux qui meurent du dérèglement climatique. »

Car c’est bien l’enjeu : les gouvernements des pays riches, l’industrie fossile et leurs financeurs brûlent, asphyxient et engloutissent les pays du Sud, qui font déjà l’expérience du dérèglement climatique depuis des années. Ces pays n’appellent pas à l’aide, mais à la justice. Le nouveau rapport du Giec sur les océans, publié pendant le sommet de l’ONU, confirme que Djakarta, Bangkok, Manille et Shanghai seront parmi les premières métropoles submergées. Éditorialistes et politiques commentent les « émotions » de Greta Thunberg, mais que répondent-ils aux 170 000 grévistes pour le climat en Nouvelle-Zélande, qui lançaient : « Dérèglement climatique = génocide du Pacifique » ?

Aussi incroyable que cela puisse paraître, depuis des décennies de négociations internationales, aucun pays n’a pris d’engagement ferme pour imposer un moratoire sur la production d’énergies fossiles – même si c’est précisément ce que la science requiert. L’accord de Paris ne mentionne pas les termes « charbon », « pétrole » ou « gaz ». Cette confusion volontaire des responsabilités profite. Ainsi, pendant que Greta Thunberg s’adressait aux dirigeants réunis au sommet onusien pour « l’action climatique » ce 23 septembre, les PDG des multinationales pétrolières organisaient un sommet parallèle quelques stations de métro plus loin. Et Total en profitait pour annoncer l’augmentation de ses dividendes aux actionnaires. « La jeunesse commence à comprendre votre trahison », rappelait à la tribune Greta Thunberg. Car c’est bel et bien l’appel à lutter contre l’inaction du gouvernement qui est le dénominateur commun des 80 organisations qui ont rassemblé plus de 195 000 personnes en France.

La sanction de cette inaction s’exprime aussi en dehors des rues. Aux actions des décrocheurs des portraits présidentiels, relaxés par le tribunal correctionnel de Lyon « au bénéfice de l’état de nécessité », s’est ajoutée la plainte auprès du Comité des droits de l’enfant des Nations unies par seize enfants, dont Greta Thunberg, notamment contre la France et l’Allemagne.

Au-delà de la diversité des bannières et de la variété des tactiques, les demandes du mouvement climatique sont claires et cohérentes depuis des années : un moratoire sur les infrastructures d’extraction et de transport des énergies fossiles, une transition citoyenne et décentralisée vers les énergies renouvelables, publiques et justes d’ici à 2030, la fin de tout financement public aux fossiles d’ici à 2020.

Mettre la justice climatique au cœur de l’action requiert de voir plus loin que l’endiguement des émissions carbones : la question est de savoir qui doit payer la transition qui nous est vitale. Mettre en place des régulations et des politiques environnementales et climatiques, ce n’est donc pas seulement apporter des solutions aux problèmes : c’est décider comment redistribuer le pouvoir, et les efforts à faire. Aux dirigeants de l’industrie fossile et à ceux qui ont aujourd’hui le pouvoir d’agir, les millions de personnes entrées en grève ont porté ce message fort : « Comment osez-vous ! Vous saviez tout, vous avez menti, et c’est à vous de payer les conséquences de cette crise que vous avez créée. »

Clémence Dubois, chargée de campagne pour 350.org


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