Les visages de la torture coloniale

Après l’appel à témoins lancé il y a un an, 330 disparus de la Bataille d’Alger ont pu être identifiés. La plupart ont été assassinés par des militaires français.

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Il y a un an, trois jours après la déclaration du président Emmanuel Macron sur l’affaire Maurice Audin, le site 1000autres.org mettait en ligne un précieux document conservé aux Archives nationales d’outre-mer : un fichier produit et tenu secret par la préfecture d’Alger recensant un millier de cas d’Algériens arrêtés par l’armée française en 1957 et recherchés par leurs proches (1). Dans leur quasi-totalité, ces personnes arrêtées sont des « inconnus », tout au moins de la presse de l’époque et des livres d’histoire. Des « Français musulmans », dockers, ouvriers, journaliers, petits marchands, dont les militaires français – sûrs de leur impunité – espéraient qu’ils ne sortiraient jamais de leur anonymat colonial. Ceux-là ne suscitèrent en effet jamais d’« affaires ». D’où le lancement sur 1000autres.org d’un appel à témoignages.

Un an plus tard, cet outil de recherche a identifié 330 de ces « humiliés dans l’ombre », selon les mots de Paul Teitgen, alors secrétaire général à la police de la préfecture d’Alger. Ainsi s’accumule progressivement une base de données autorisant l’écriture d’une autre histoire de la Bataille d’Alger. Non pas celle d’une « guerre contre le terrorisme », récit dominant dès 1957, mais celle du vécu par la population algérienne d’une répression coloniale qui la prit tout entière pour cible.

Quelques-uns de ces identifiés furent finalement libérés, le plus souvent après avoir été torturés. Pour 270 d’entre eux, leur disparition définitive entre les mains des militaires est confirmée par leurs proches et descendants et/ou par d’autres archives et publications. Beaucoup n’ont de toute évidence pas survécu à leur « période d’exploitation » dans un des très nombreux centres de torture. Ils sont souvent ensuite donnés pour « libérés » ou parfois « abattus lors d’une tentative de fuite », mais sans autopsie ni lieu d’inhumation.

On réalise en lisant les témoignages combien la méthode de l’enlèvement, de la torture et de l’assassinat a atteint son but : diffuser l’effroi par capillarité dans l’entourage. Ils disent aussi les démarches obstinées, périlleuses et vaines, souvent accomplies par les mères et les épouses, pour trouver la trace d’un fils ou d’un mari détenu clandestinement. Ils montrent également comment des familles privées de justice et de vérité ont reconstitué, tant bien que mal, des récits qu’elles-mêmes savent incertains. D’anciens camarades de détention ont parfois livré des contributions fragiles ou des récits indirects ayant circulé de cellules en salles de torture et en camps d’internement. Ils disent parfois l’espoir d’un retour, souvent encore jusqu’à l’indépendance, cinq ans plus tard, espoir entretenu par quelques rares retours très tardifs et miraculeux ; puis la douleur d’avoir à vivre à jamais avec un parent disparu, cette « continuation de la torture par d’autres moyens » (Raphaëlle Branche). Ils montrent enfin que les familles ne renoncent jamais à connaître les circonstances exactes de la mort et la localisation de la dépouille.

Ces témoignages révèlent encore une frustration, parfois mêlée d’amertume et de ressentiment, de ne pas voir l’histoire tragique du disparu et de sa famille connue et reconnue à l’égal de certaines autres. Parfois, le récit est long, précis, avec un souci d’objectiver à la manière de l’historien un drame longtemps resté privé et occulté et, de ce fait, encore plus douloureux. Presque tous les témoins expriment leur émotion devant la reconnaissance publique que leur offre le site.

À l’initiative de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, une journée d’étude s’est tenue le 20 septembre 2019 à l’Assemblée nationale sur le thème « Disparus algériens, quelle vérité et quelle justice ? », à laquelle plusieurs descendants de disparus ont assisté. L’ouverture des archives de l’État français annoncée par le Président y a été intensément débattue. Beaucoup de familles placent un grand espoir, sans doute démesuré, dans cette ouverture. Elles espèrent aussi que l’appel présidentiel à la libération de la parole des acteurs militaires et civils encore vivants et à l’ouverture de leurs archives privées soit entendu.

Malika Rahal historienne à l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS), a notamment publié Ali Boumendjel. Une histoire française, une histoire algérienne, Belles Lettres, 2010.

Fabrice Riceputi enseignant et historien, il est membre de la rédaction du site histoirecoloniale.net et auteur de La Bataille d’Einaudi, comment la mémoire du 17 octobre 1961 revint à la République, Le Passager clandestin, 2015.


(1) Lire Politis n° 1519, 20 septembre 2018.


Le Moyen Âge loin des clichés

« Actuel Moyen Âge » est un collectif de médiévistes qui se veut l’interface entre l’Université et le grand public et œuvre à la vulgarisation d’une histoire émancipatrice du Moyen Âge.

On retrouve ces auteurs sur Twitter, sur leur blog et à l’occasion de nombreuses conférences. Ils défendent un regard décalé sur l’histoire, assumant la mise en dialogue du présent et du passé, mais toujours en s’appuyant sur des sources et une historiographie récentes. Ils publient aujourd’hui leur deuxième livre, qui tisse des fils éclairants des tournois de chevalerie à la Coupe du monde de football, interroge deux mille ans de planning familial mais aussi de luttes contre les pouvoirs de la finance, et nous fait découvrir une écriture inclusive au temps des « seigneur·e·s ».

Un Moyen Âge foisonnant, mouvant, bien loin des clichés sur la période, surgit des pages, nous permettant, au passage, d’interroger et de bousculer le contemporain. Quand l’humour se mêle à l’intelligence collective et à la science !

Laurence de Cock et Mathilde Larrère

Actuel Moyen Âge. L’aventure continue F. Besson, T. Boestad, M. Fulconis, P. Guéna, S. Hasdenteufel, C. Kikuchi, Arkhê, 2019.


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