Dossier : Féminismes : Les nouvelles voix

« Le transféminisme, un vrai programme politique »

La sociologue Karine Espineira explique comment les femmes qui bravent les normes de genre sont aussi des insurgées de la cause anti-patriarcale.

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Multimilitante, Karine Espineira puise dans ses luttes pour forger son parcours universitaire. Dans une perspective transféministe, la sociologue franco-chilienne ne cesse de se poser cette question : « C’est quoi, être trans dans une société comme la nôtre ? »

Cofondatrice de l’Observatoire des trans-identités (ODT), pensé pour être un lieu de production et de diffusion des savoirs trans, Karine Espineira veut faire parler l’Université sur le terrain militant, sans aucune hiérarchie. Une nécessité pour cette chercheuse, qui observe une émergence lente et tardive en France des mouvements transféministes et la résurgence des argumentaires visant à exclure les femmes trans des mouvements féministes. 

Verbatim :

« Les transféminismes sont pluriels et ont évidemment évolué. Dans les années 1990, les premières théoriciennes à penser le mouvement viennent des États-Unis. On parle alors d’un mouvement qui s’intéresse à la condition des femmes trans, en tant que femmes et que femmes trans. Mais il apparaît alors que celles-ci ne peuvent pas “se contenter” de braver les normes de genre. Elles doivent lutter dans les mouvements féministes pour permettre la libération de toutes les femmes.

De ces voix émerge un transféminisme qu’il faut envisager comme un féminisme de la convergence, une réflexion politique qui permettrait à toutes de lutter ensemble. Je le résume par cette expression : “Nous, les femmes”. Par là, il faut comprendre “Nous : les femmes lesbiennes, les femmes en situation de handicap, les femmes trans, les femmes racisées, les femmes précaires et toutes les autres”. Et si ce féminisme est intersectionnel, je le crois aussi insurrectionnel. Sur ce point, je ne peux que renvoyer à l’article “Nous disons révolution” de Paul B. Preciado, qui illustre parfaitement cette double dimension : il ne s’agit plus seulement de demander l’égalité, mais de rejeter tout un système construit par et pour le patriarcat. En ce sens, le transféminisme est un programme politique.

En France, les luttes des personnes trans ont longtemps été restreintes aux considérations médico-légales et juridiques. Cela ne leur a pas permis de prendre conscience d’elles-mêmes en tant que groupe porteur de revendications. Ces biais, médiatiques pour l’essentiel, n’ont pas non plus encouragé l’émergence d’une ­politisation en tant que mouvement social qui, pour exister, doit proclamer : “Nous sommes là, nous existons.” Et si l’entrée dans la communauté LGBT+ a pour le moins été difficile, les femmes trans ont encore eu plus de mal à se faire une place dans les mouvements féministes.

Bien qu’une certaine forme de solidarité existe, l’émergence d’un mouvement fort et global transféministe, lui, n’existe pas encore. Nous avons affaire à des individualités en lutte qui doivent encore composer avec une partie des féministes radicales de la seconde vague. Depuis une dizaine d’années, des argumentaires biaisés hérités des années 1970 ressurgissent pour contrer l’inclusion des personnes trans dans les mouvements féministes. Il s’agit de paroles décomplexées, provenant d’un imaginaire, d’une modélisation sociale et médiatique, qui prétend que les femmes trans reproduiraient les oppressions et les normes de genre que subissent les femmes cisgenres.

Pour ces féministes, les femmes trans qui ont été élevées en garçon auraient intériorisé des privilèges masculins dont elles ne pourraient se défaire, engendrant les mêmes mécanismes de domination. C’est une idée gênante, qui sous-entend l’inverse de la pensée de Simone de Beauvoir : “On ne naît pas femme, on le devient.” C’est aussi nier la réalité de la socialisation des personnes trans, nier notre capacité à penser, à évoluer et à être critique.

Mais d’autres problématiques existent. Comme le voile, le travail du sexe… Tant que nous n’aurons pas réussi à lever les énigmes réciproques qui perdurent, nous n’arriverons pas à nous parler, à faire cause commune contre l’ennemi commun. »


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