Être ou ne pas être Mila

La frontière entre blasphème et insulte est ténue. Mieux aurait donc valu ne pas monter sur nos grands principes, si hypocritement à géométrie variable. Bien sûr qu’il faut défendre la jeune Mila. Mais sans donner à penser qu’elle a banalement exercé un droit qui fait la fierté de notre République.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


La formule sonne comme une injonction. Il faut « être » Mila, du nom de cette jeune fille menacée de mort après qu’elle a proféré sur les réseaux sociaux des propos peu amènes sur l’islam. Il faut l’être, absolument, pour ne pas être tenu pour complice de l’ignoble « elle l’a bien cherché ! », si répandu quand la victime est une femme. Il faut l’être pour échapper au verdict implacable des censeurs qui, si vous regimbez, vous accuseront de faiblesse, voire vous rendront coupable d’« essentialisation perverse de l’islam » (la trouvaille est de Laurent Joffrin), c’est-à-dire vous soupçonneront de soutenir partout et toujours les musulmans pour ce qu’ils sont, et quoi qu’ils fassent. Bref, vous n’êtes pas seulement priés de vous solidariser avec la jeune fille, vous devez vous identifier à elle. Au risque que l’identification ne vous entraîne dans le débat identitaire dont beaucoup de nos politiques sont si gourmands. Il était pourtant possible, sans restriction d’aucune sorte, de défendre Mila sans « être » Mila. Entre l’invective et la menace de mort, il fallait évidemment se placer du côté de la moindre violence. Les mots de la jeune fille ne blessent que les consciences. Alors que nul ne sait ce que peuvent produire, demain ou après-demain, ceux de ses agresseurs. L’erreur de Mila est de n’avoir pas compris ce que sont les réseaux sociaux. Elle n’est ni la première ni la seule. C’est, autre circonstance atténuante, l’erreur d’une jeune fille de seize ans qui avait droit aux excès de la colère, alors qu’elle était traquée par des harceleurs qui ne connaissent pas de limites.

Elle a eu le tort de confondre espace public et privé, et de répliquer à l’importun en attaquant sa religion. C’est le piège des réseaux sociaux que de vous faire oublier où vous êtes. S’adonner sur la Toile aux délices narcissiques du très puéril « je dis ce que je veux » n’est jamais sans risques. Mila l’a appris à ses dépens. Bien conseillée, elle a ensuite revendiqué le « droit au blasphème », qu’elle a soigneusement opposé à l’insulte. Fragile casuistique, comme on le verra. On pourrait donc espérer que l’histoire s’arrête là. Hélas, l’angoisse risque d’accompagner pour longtemps la jeune fille aujourd’hui sous protection policière. Mais ce qui n’a pas été dit et qui doit retenir notre attention aujourd’hui, c’est l’insigne faiblesse et l’hypocrisie des arguments officiellement employés pour défendre Mila. On a brocardé la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, qui avait fait entendre une voix trop dissonante en affirmant que les propos insultants de Mila à l’encontre de l’islam « portaient atteinte à la liberté de conscience ». Absurde. Mila n’a rien interdit à personne. Mais, on a, en revanche, laissé passer d’autres âneries officielles qui ont reçu l’approbation médiatique. Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, par exemple, a invoqué le droit de « critiquer » une religion. Un droit incontestable, certes. Mais c’est ici qu’il faut, hélas, citer les propos de Mila. Et s’interroger. Oreilles chastes et pieuses se détourner. Dire d’une religion qu’elle est « de la merde », et lancer « votre dieu, je lui mets le doigt dans le trou du cul », est-ce vraiment user de ce que M. Castaner appelle un droit à la « critique » ? Si oui, cela risque d’enrichir singulièrement notre vocabulaire critique à l’égard de la politique gouvernementale. Et puis, imagine-t-on un instant que la même insulte soit adressée à des chrétiens ou à des juifs ? Aurait-on parlé avec la même mansuétude d’un droit légitime à la critique ? Marine Le Pen s’est inscrite dans le même registre quand elle a demandé au président de la République de défendre nos « valeurs et nos libertés ». Où sont les « valeurs » de la République dans les propos orduriers cités ici ?

Mais l’affaire nous conduit aussi à interroger un autre concept : le blasphème. En France, il n’existe plus depuis 1791. Il s’agit d’ailleurs d’un concept religieux, inhérent à la religion. Pour blasphémer, il faut croire. Mais il est en revanche permis d’insulter une religion, à condition que l’insulte ne vise pas une personne ou un groupe, au risque de troubler « la tranquillité publique ». Ce qui est un délit, qualifié comme tel par la grande loi de liberté du 29 juillet 1881. En l’occurrence, est-il déraisonnable de penser que des personnes ou des groupes de personnes aient pu se sentir offensés par la diatribe de Mila ? La frontière, on le voit, est ténue. Mieux aurait donc valu ne pas monter sur nos grands principes, si hypocritement à géométrie variable. Bien sûr qu’il faut donc défendre la jeune Mila, poursuivre et condamner ceux qui la persécutent et la menacent. Mais sans donner à penser qu’elle a banalement exercé un droit qui fait la fierté de notre République. En vérité, les arguments employés ont trahi une envie irrépressible d’exploitation politique. Le retour du débat identitaire n’est jamais loin. Surtout quand le gouvernement est face à la colère sociale. On redoute d’ailleurs d’assister au même glissement avec le plan annoncé de lutte contre le « séparatisme ». « Séparatisme », puisqu’Emmanuel Macron a écarté le mot « communautarisme » (beaucoup se sentaient visés) pour mieux désigner l’islam. On ne manque jamais une occasion de nous détourner de l’actualité sociale.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents