Italie : « Une situation de guerre »

La quarantaine généralisée en Italie permet l’invention de résistances à l’échelle nationale. Et met en défaut les discours en faveur de la privatisation de la santé publique.

Olivier Doubre  • 17 mars 2020
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Italie : « Une situation de guerre »
© Photo : Place Saint-Marc à Venise (Giacomo Cosua / NurPhoto / AFP)
À 18 heures, il y a le choix. La grande majorité de la population italienne s’arrête. Et regarde le point hebdomadaire télévisé de la Protection civile, donnant le nombre de décès, de cas détectés et de personnes hospitalisées recensés au cours des dernières vingt-quatre heures dans le pays. En moyenne, plus de 250 morts par jour. Mais, après une semaine de quarantaine, les gens éprouvent évidemment une certaine lassitude à devoir demeurer chez eux. |

L’inventivité prend alors le relais : depuis quelques jours, à Rome, à Milan ou dans d’autres grandes villes, les musiciens donnent un concert, leur fenêtre ouverte. Pour leurs voisins. Dans les quartiers avec une forte concentration d’étudiants, certaines rues ont tendance à se transformer en discothèques à ciel ouvert, depuis les étages, selon les goûts de chacun, certaines rues étant plutôt rock, d’autres reggae, d’autres techno… À Milan, capitale d’une Lombardie dont l’excellent système de santé est en grande difficulté face à l’affluence de malades, on se donne rendez-vous à midi pour chanter et brandir aux fenêtres des écriteaux afin d’exprimer sa solidarité avec les personnels soignants des hôpitaux.

Éditeur romain en couple avec une Parisienne, Lorenzo est arrivé dans la capitale française la veille de la décision de confinement dans son pays. Or il est, comme beaucoup de ses amis italiens à Paris, « stupéfait que les Français ne semblent pas comprendre que la situation est sérieuse ». Il se demande pourquoi « ils veulent arriver, faute de civisme, à la même situation que l’Italie ». Arrivant d’une Rome déserte, il ne comprend pas comment le gouvernement a pu maintenir des élections pour lesquelles, par définition, l’ensemble de la population est invité à se déplacer, même temporairement, dans les bureaux de vote.

Contacté le 13 mars (la veille de l’annonce de la fermeture des lieux publics en France), Lorenzo s’étonne en outre du peu d’informations données sur l’épidémie en France. Quand Angela Merkel ne craint pas de prédire que 70 % de la population allemande sera touchée à terme, et que Die Welt, La Repubblica ou El País publient chaque jour un bilan chiffré… Les informations dont il dispose sur la situation des hôpitaux du nord de l’Italie l’amènent à rappeler que « les gens se doivent d’éviter de sortir de chez eux, puisque c’est le seul moyen d’éviter de faire progresser le nombre de cas ».

Peu enclin d’habitude à soutenir l’actuel gouvernement italien, Lorenzo reconnaît pourtant que celui-ci a plutôt bien réagi, même avec retard. « Alors qu’auparavant, avec la fameuse “zone rouge”, certains s’enfuyaient de nuit pour aller skier dans les Alpes, aujourd’hui l’interdiction totale de circuler ralentit évidemment la propagation du virus mais a aussi un effet psychologique puisque personne ne sort plus. Heureusement. »

Les Italiens semblent donc avoir pris conscience, pour une très grande partie d’entre eux, que le pays se trouve dans « une situation qui s’apparente à celle d’une guerre pour la population civile ». Avec, parfois, les travers que cela ne manque pas d’entraîner, entre l’apparition d’un marché noir (limité) pour les flacons de gel hydro-alcoolique et des comportements de « profiteurs de guerre », comme lorsque des pharmacies romaines ayant encore des stocks de masques chirurgicaux les ont proposés à la vente… à 15 euros pièce !

Mais ce climat, rappelant les récits des grands-parents ayant vécu la Seconde Guerre mondiale, a aussi des effets politiques. Les discours démagogiques, principalement souverainistes, ne fonctionnent (quasiment) plus. « Les gens sont en demande de compétences et surtout pas de discours sources d’angoisse », explique Lorenzo. Ainsi la Ligue (de Matteo Salvini, extrême droite) « ne semble plus du tout convaincre. Car les gens veulent du sérieux et rejettent la recherche de boucs émissaires, puisqu’un virus frappe, par définition, tout le monde ». Sont particulièrement pointées les coupes budgétaires advenues ces dernières années, comme la fermeture en 2015 du grand hôpital romain Forlanini (3 000 lits), spécialisé en maladies pulmonaires. « Les laudateurs de la privatisation de la santé publique sont devenus inaudibles et se font extrêmement discrets maintenant ! »

En dépit de cette situation dramatique, les Romains apprécient aujourd’hui l’air frais de leur capitale, le smog ayant presque disparu. « On est en guerre aujourd’hui, avec tout ce que cela comprend. Mais il faut aussi savoir que viendra ensuite le temps de la reconstruction. En passant sans doute par des années de crise économique… »

Monde
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