« La crise du coronavirus peut renforcer le néolibéralisme »

Selon Aurélie Trouvé et Xavier Timbeau, respectivement économistes d’Attac et de l’OFCE, les réponses du gouvernement ne sont pas à la hauteur de l’enjeu.

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Un confinement aussi strict pour les Français que souple avec les activités économiques, un plan d’aide économique généreux avec les banques mais impuissant dans les hôpitaux… Depuis le discours d’Emmanuel Macron, qui promettait, le 12 mars, de faire de l’urgence sanitaire une urgence absolue « quoi qu’il en coûte », les actes du Président ont contredit sa parole. Sa gestion de la crise indique une tendance inquiétante pour l’après, préviennent Aurélie Trouvé et Xavier Timbeau, économistes d’Attac et de l’OFCE.

Quelle est votre analyse des mesures prises par la France face au coronavirus ?

Aurélie Trouvé : Tout n’est pas fait pour assurer qu’il y ait le moins possible de vies perdues. Deux milliards d’euros d’aides ont été annoncés pour les hôpitaux, quand les représentants et les collectifs inter-hôpitaux demandent au moins 4 milliards : il faut revaloriser les salaires du personnel soignant, répondre aux besoins de matériel et embaucher pour compenser des années de casse des hôpitaux publics. Il faudrait également réquisitionner un certain nombre d’établissements privés, de médecins libéraux, de lits et de laboratoires ainsi que des entreprises de production de matériel médical et pharmaceutique. J’ajouterai l’annulation pure et simple des dettes des hôpitaux. Emmanuel Macron nous parle d’une économie de guerre, mais les décisions ne sont pas à la hauteur.

Nous voyons bien également qu’il est encore question de mobiliser le monde du travail. Le gouvernement tente de faire en sorte que l’économie et les entreprises puissent repartir le moins mal possible, quitte à ne pas mettre en œuvre toutes les mesures nécessaires. C’est un choix fondamental qui est extrêmement critiquable.

Xavier Timbeau : Le pire serait de penser qu’il existe un tabou sur telle ou telle politique, face à la crise. Il faut pouvoir tout mettre en œuvre, y compris, si besoin, des réquisitions et des nationalisations. Malgré tout, nous devons pouvoir passer cette crise sanitaire en minimisant les conséquences humaines, mais aussi en préservant, dans une certaine mesure, notre mode de vie pour le futur. Il ne faut donc pas négliger la partie économique de la réponse, même si, évidemment, les priorités sont sanitaires et humaines.

Je partage la critique d’Aurélie Trouvé quant à la sincérité du Président lorsqu’il dit privilégier la santé. Quand on analyse la réponse des différents gouvernements aujourd’hui dans le monde, on s’aperçoit que les questions économiques arrivent très vite en ligne de mire. Les gouvernements britannique, allemand ou néerlandais calculent ce que les mesures possibles apporteraient en matière de santé et ce qu’elles coûteraient sur le plan économique. Et ils hésitent. En France ou en Italie, où les politiques de confinement sont plus fortes, l’aspect économique reste également présent.

Nous ne pouvons pas totalement exclure la dimension économique, et il faudrait probablement mettre ce débat très clairement sur la table pour que chacun ait conscience des arbitrages qui sont faits. Ça peut paraître cynique, mais, si nous ne menons pas ce débat, nous nous payons de mots, alors que les décisions sont finalement prises à huis clos. Nous devons accepter le calcul économique des décisions de santé pour ne pas laisser d’autres que nous faire des choix qui ne sont pas ceux que nous aurions faits.

Quelles pourraient être les conséquences économiques du ralentissement induit par le confinement et la fermeture des frontières ?

X. T. : Il y a beaucoup de points d’alerte. L’enjeu de la période actuelle est de faire amortir par la dette publique les conséquences économiques du choc, avec des plans de soutien et de relance. La première chose qu’il faudra donc éviter, c’est une crise de la dette publique, car cela détermine la possibilité même des États à intervenir dans cette crise. Une crise financière pourrait également éclater, ce qui contraindrait les États à s’occuper des banques alors que la crise sanitaire doit être la priorité.

Enfin, nous mesurons encore mal les conséquences que cette crise aura sur les pays émergents. Ils vont subir de plein fouet le ralentissement brutal de l’économie mondiale, se retrouver face à un problème de dette extérieure bien plus important que les problèmes de dette publique des pays développés. Parmi eux, les pays pétroliers risquent en outre de perdre une partie des revenus de l’« or noir ». Surtout, ces États risquent d’être ostracisés et désignés comme des réservoirs potentiels d’épidémies. On va augmenter les barrières vis-à-vis d’eux, avec des conséquences économiques potentiellement très graves. Tout cela peut donc entraîner une déstabilisation économique, mais également sociale et politique.

A. T. : Il sera intéressant de voir comment les lourdes conséquences économiques de cette crise sanitaire seront traitées. Nous verrons notamment si les « décisions de rupture » dont a parlé Emmanuel Macron seront prises. Il faut se souvenir que le discours de Nicolas Sarkozy pendant la crise de 2008, qui prônait déjà une rupture, n’a pas été suivi des mesures qui auraient permis de désarmer les marchés financiers et d’aborder de manière plus sereine aujourd’hui la crise financière qui va probablement se dérouler.

Il serait urgent qu’il y ait une solidarité européenne beaucoup plus forte au sujet des dettes publiques. Nous avons déjà des taux d’intérêt pour les dettes des États membres qui sont en train de diverger d’un pays à l’autre, ce qui fait planer la menace d’une implosion de la zone euro.

Nous pensons, à Attac, qu’il faudrait monétiser les déficits publics, c’est-à-dire faire en sorte que les États membres ne dépendent pas autant qu’aujourd’hui des marchés financiers pour emprunter. Il faut agir vite et fort, en se confrontant aux lobbys financiers et -bancaires, pour que l’augmentation des dettes publiques ne se transforme pas en une politique d’austérité insoutenable et pour faire en sorte que la menace d’une crise de la dette ne contraigne pas l’action d’urgence des États membres face au virus. L’Italie a déjà des taux d’intérêt qui augmentent, ce qui manifestement la restreint.

X. T. : C’est une dimension essentielle. Mario Draghi avait annoncé en 2012 que la BCE faisait « tout ce qui est nécessaire » pour sauver la zone euro. Je pense que nous sommes exactement dans cette configuration. La BCE a d’abord dit qu’il n’était pas de son ressort de s’occuper des écarts de taux souverains à l’intérieur de la zone euro, ce qui avait provoqué un mouvement de panique et des remontrances de certains gouvernements, à commencer par la France et Emmanuel Macron, ce qui est exceptionnel même si le langage était feutré.

Mais la BCE a corrigé le tir le 18 mars avec des mesures certes très techniques, mais qui répondent à la possibilité pour la Banque centrale de racheter de la dette publique (1). Elle peut donc traiter le problème et éviter un risque d’éclatement de la zone euro. -Là-dessus, les prises de conscience sont au rendez-vous en Europe, si on compare à la crise de 2008, où il a fallu attendre 2012 pour que les réponses soient apportées. Cela dit, ce point ne constitue qu’une toute petite partie de la solution.

Que devrait faire le gouvernement ?

A. T. : Il faut prendre en compte complètement et avant tout la question sanitaire et répondre aux demandes du personnel hospitalier. Les décisions immédiates envoient également un signal politique : 2 milliards sont débloqués pour les hôpitaux, alors qu’on débloque 10 milliards d’aides directes pour les entreprises. Ensuite, nous sommes face à une crise économique qui ne ressemble pas à celle de 2008. Le confinement fait s’effondrer l’offre et la demande. L’économie marchande ne peut donc plus fonctionner comme d’habitude. Le risque est réel, avec l’effondrement des Bourses, que cela débouche sur une suppression massive d’emplois.

Il faut des réponses fortes : nous pourrions très bien envisager des taxes exceptionnelles sur les bénéfices des entreprises qui, grâce à cette crise, se portent très bien, comme Netflix ou Amazon. Nous proposons la suspension immédiate du versement des dividendes pour préserver l’emploi et les investissements productifs. Ce sont des décisions qui ont déjà été prises dans des périodes de guerre par certains gouvernements. C’est une question de volonté politique.

De la même façon, la BCE a annoncé l’injection de 750 milliards d’euros de liquidités par du rachat d’actifs : elle devrait réserver ce programme aux États et aux collectivités qui répondent à la crise sanitaire et viennent en aide aux plus démunis, qui sont les plus exposés, et le conditionner à la transition écologique. Cela suppose de changer totalement de logiciel.

X. T. : Il y a un paradoxe concernant les marchés financiers : leur rôle, théoriquement, est d’essayer d’allouer les capitaux et de donner un prix aux risques qui sont pris par les investissements. On s’aperçoit dans ce type de circonstances que leur capacité à anticiper le futur est plus que limitée et qu’au contraire ils conduisent à ajouter de la perturbation à la perturbation. La panique oblige les gouvernements à se tenir à leur chevet au moment où ils devraient s’occuper des malades.

Plus globalement, s’il doit y avoir une rupture, c’est dans la manière dont les États anticipent ce genre de crise. Les 2 milliards annoncés en soutien à l’hôpital peuvent paraître dérisoires, mais ce n’est pas aujourd’hui, dans l’urgence, qu’il est pertinent de mettre plus, dans la mesure où il est trop tard pour acheter du matériel, recruter du personnel ou construire des hôpitaux. Le problème, c’est l’impréparation.

La question est donc de savoir comment nous construisons une société capable d’absorber ces crises. Les sociétés riches vivent dans un monde imaginaire : celui dans lequel les marchés financiers fonctionnent correctement et les États sont efficaces lorsqu’ils font un maximum d’économies. Notre monde est beaucoup plus compliqué que cela. Nous devrons en tenir compte et mettre les moyens nécessaires en amont.

Les grandes crises entraînent souvent des changements de paradigme. Pensez-vous qu’il en sera ainsi avec celle du coronavirus ? Sommes-nous en train d’assister à la fin d’une forme de mondialisation néolibérale ?

A. T. : Les choses ne changeront que s’il y a un rapport de force. Pour les mouvements sociaux comme pour l’économie critique, cela signifie qu’il faut rester extrêmement vigilant et continuer à nous mobiliser, pour qu’effectivement il y ait une rupture avec un mode de développement et le néolibéralisme économique, qui aggrave nettement la crise du coronavirus. On voit que le gouvernement remet en cause une partie du droit du travail au nom de l’urgence. Cela montre qu’il reste dans une perspective de casse des droits sociaux. Il faudra être vigilant pour que, en vertu de la« stratégie du choc », cette crise ne soit pas l’occasion d’approfondir le néolibéralisme économique.

X. T. : Le problème de cette crise, c’est qu’elle peut renforcer le néolibéralisme. Contrairement à 2008, ce n’est pas une crise interne. Le virus n’est pas la production des marchés ou de la finance, et il va déclencher un besoin d’avoirs des États forts. Ce retour au souverainisme ne serait pas contradictoire avec le néolibéralisme, qui ne vise pas la disparition de l’État mais promeut une puissance publique qui impose à la population les règles de la mondialisation et de la marchandisation de l’économie. La maxime du néolibéralisme, c’est le « there is no alternative » de Margaret Thatcher (« Il n’y a pas d’alternative »).

Typiquement, face à la crise, l’État dira qu’il n’y a pas d’autre solution que de renoncer à des droits sociaux, par exemple pour allouer nos ressources à la préparation d’une prochaine crise. Après la crise de 2008, le néolibéralisme s’est montré extrêmement résilient. Il faut s’attendre à ce qu’il le soit à nouveau face au coronavirus.

Ce qui me semble probable, en revanche, c’est que la mondialisation soit fortement impactée par cette crise. Il est difficile de faire cohabiter globalisation et souveraineté, et le renforcement des États sera antinomique avec la mondialisation. Et puis tout le monde va désigner l’étranger comme le porteur de la maladie. Repli sur soi et xénophobie devraient se justifier par le risque sanitaire…

Il ne faut donc pas se tromper de cible et de combat. Le monde de demain peut parfaitement rester néolibéral, mais se teinter, avec le souverainisme et la xénophobie, de nouvelles caractéristiques qui le rendront peut-être plus détestable que celui de la finance globalisée.

(1) Elle a notamment fait sauter la « clé de capital », qui prévoit que la Banque centrale ne peut racheter de la dette publique qu’en proportion de la part de chaque pays dans le PIB de la zone euro et dans le capital de la Banque centrale. Cela limiterait implicitement les rachats, car, lorsqu’elle achetait 1 euro de dette italienne, elle devait acheter également à peu près 1 euro de dette allemande.


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