Coronavirus : Mayotte, laissée pour compte dans la crise ?

Alors que l’épidémie de coronavirus continue de progresser, les yeux se tournent vers Mayotte, où la population est particulièrement précaire et les structures de soins défaillantes. Si certains redoutent un tsunami, l’ARS l’assure, il n’y aura pas d’apocalypse.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Si l’épidémie de coronavirus est un excellent révélateur des écarts sociaux qui sévissent dans la métropole, elle se fait aussi l’écho du fossé énorme entre l’Hexagone et les Outre-mer, et Mayotte en particulier. Si le 101e département français reste moins touché que la métropole, avec 17 personnes hospitalisées dont trois en réanimation et deux décès ce lundi 6 avril, les voyants sont au rouge. Avec 82% de la population mahoraise vivant sous le seuil de pauvreté et une situation matérielle délétère, beaucoup craignent que la population ne puisse pas faire face.

Des structures de soins défaillantes

En première ligne des inquiétudes : l’insuffisance du système de santé mahorais. Avec un seul centre hospitalier à Mamoudzou, les quelque 400.000 habitant·es mahorais·es ne disposent que de 16 lits en réanimation. Un sous-développement criant que la directrice de l’Agence régionale de santé de Mayotte, Dominique Voynet, en poste depuis janvier, ne nie pas.

Le système de santé a plusieurs zones de difficultés qui sont anciennes et connues. Le système est sous-dimensionné, l’hôpital est saturé tous les jours de l’année, avant même le coronavirus.

Une tension accentuée par l’épidémie de dengue (grippe tropicale) qui continue de frapper depuis plusieurs semaines. Si l’hôpital hors-les-murs qu’avait imaginé l’ARS ne verra pas le jour tout de suite à cause des difficultés à pourvoir l’établissement en obus d’oxygène, de nouveaux lits de réanimation sont tout de même en cours d’installation pour parvenir à un total de 50. Tous seront équipés de matériel suffisant pour prendre en charge les malades du coronavirus, assure l’ancienne ministre écolo de Lionel Jospin.

Si le matériel pose problème, c’est surtout le personnel qui agrège les tensions. « Les personnels soignants à Mayotte sont en sous-effectif et en surmobilisation toute l’année. Cette carence est encore plus criante en période de crise », regrette le député mahorais Mansour Kamardine (Les Républicains), qui alerte régulièrement depuis le début de l’épidémie sur les risques encourus par la population de Mayotte. « Notre réseau de santé est très engagé et très présent, mais le personnel n’est pas nombreux », concède Dominique Voynet. « Ils peuvent aussi être contaminés par le coronavirus et ils ont surtout besoin de souffler après plusieurs semaines sur le pont. Ce ne sont pas des héros ou des surhommes. » Pour soulager les soignants mahorais, la direction générale de la santé a annoncé que Mayotte bénéficierait prochainement de renforts de la réserve sanitaire.

Un difficile confinement

Interrogée par le journal Mayotte Hebdo sur les moyens mis en œuvre par le gouvernement pour protéger la population mahoraise, la ministre des Outre-mer Annick Girardin a rappelé que « pour soulager le système de soins, outre-mer encore plus que dans l’Hexagone, il nous faut respecter strictement le confinement. »

Une annonce qui ne tient pas compte de la situation spécifique de Mayotte, estime le député Mansour Kamardine. « Comment respecter le confinement et les gestes barrières quand dix personnes vivent sans eau courante et sans sanitaire dans une case en tôle où la température dépasse les 40°C la moitié de la journée ! » tempête-t-il. Selon les chiffres de l’Insee, 30 % des ménages n’ont en effet pas accès à l’eau potable dans leur logement, et plus de la moitié des habitations les plus récentes sont en tôle.

La directrice de l’ARS à Mayotte Dominique Voynet l’admet, la situation n’est pas des meilleures pour permettre à tout le monde de se confiner.

Quand on n’a pas d’eau courante, pas d’électricité, pas de frigo, on doit sortir tous les jours pour aller acheter à manger. C’est évidemment bien plus difficile que dans un appartement, même modeste, de l’Île-de-France.

Pour autant, « les gens sont extrêmement confiants, motivés. Les personnes les moins éduquées qui ne comprenaient pas l’intérêt du confinement le respectent maintenant qu’on leur a expliqué », assure-t-elle.

Le gouvernement a-t-il pris la mesure de la situation ? Oui, selon Mansour Kamardine, mais les réponses ne suivent pas. « Le gouvernement s’inscrit dans un déni volontaire de réalité pour maintenir le drame annoncé dans l’ombre, loin des projecteurs, à distance des consciences. La mesure de la situation est prise. Les actes pour y remédier se font attendre. » L’élu redoute que le Mistral, porte-hélicoptères envoyé dans l’océan Indien dans le cadre de l’opération Résilience, bénéficie plus à la Réunion qu’à Mayotte et qu’il ne soit pas équipé pour faire face à la situation.

Du côté de l’ARS, si l’arrivée d’un hôpital flottant s’avère moins utile que du renfort en personnel, c’est la décision prise la semaine dernière de suspendre les vols entre la métropole et Mayotte qui a inquiété au plus haut rang. « La décision de fermer l’espace aérien nous a fait l’effet d’une douche glacée, on avait plusieurs chargements urgents à Roissy, c’était stressant. Mais on commence à voir le bout du tunnel », confie Dominique Voynet. Des liaisons entre la capitale mahoraise et La Réunion restent en effet assurées. De quoi, espère-t-on à Mayotte, acheminer le matériel nécessaire.

« On va assurer »

Avec une population parmi les plus précaires de France et un système de soins fragile, beaucoup redoutent le point de rupture. « Il est à craindre une hécatombe car de nombreuses personnes ne pourraient être prises en charge médicalement », appréhende Mansour Kamardine. Le député note déjà une importante surmortalité depuis le début du mois de mars par rapport à mars 2019. Selon l’Insee, le nombre de morts aurait augmenté de 30%, ce qui fait de Mayotte le quatrième département le plus touché. Mais la situation est sous contrôle, estime Dominique Voynet.

« Il n’y aura pas d’apocalypse. On a plusieurs semaines d’avance, on a pu voir comment les choses se passaient en Italie, en Alsace », rassure-t-elle. Selon la directrice de l’ARS, la jeunesse de la population de Mayotte laisse aussi espérer un faible nombre de cas graves. En France, l’âge médian des personnes atteintes du Covid et admises en réanimation est de 58 ans. À Mayotte, plus de la moitié de la population a moins de 18 ans, et très peu d’habitant·es dépassent les 60 ans. « Pour peu qu’on ait du renfort de la réserve sanitaire et que notre fret arrive régulièrement, on va assurer. »

Ailleurs dans les Outre-mer : des voix s'élèvent aussi pour dénoncer les carences de l'État. En Guadeloupe, l'Union générale des travailleurs de Guadeloupe a saisi le tribunal administratif pour contraindre l'ARS et le CHU de commander en nombre suffisant des tests de dépistage pour la population et des doses d’hydroxychloroquine et d'azythromycine. Le tribunal leur a donné raison, mais la décision de justice a été retoquée en appel par le juge des référés du Conseil d'État samedi 4 avril. La haute juridiction a en effet estimé que le centre hospitalier disposait d'assez de stocks, à la fois de tests de dépistage et de traitements. Au même moment, des syndicats et organisations guyanaises annonçaient à Cayenne avoir déposé un référé-liberté devant le tribunal administratif, en vue de faire condamner la préfecture guyanaise, l'ARS et les centres hospitaliers pour leurs manquements face à la crise sanitaire.

Haut de page

Voir aussi

Articles récents