La politique à l’envers

Il fallait, au début de la crise, une bonne dose de jacobinisme ; il faut désormais de la décentralisation dans la mise en œuvre du déconfinement. Le gouvernement a fait le contraire. La politique à l’envers.

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Moins d’une semaine après une prestation présidentielle qui avait déjà tout l’air d’une séance de rattrapage, Édouard Philippe et Olivier Véran ont donné l’impression, dimanche 19 avril, de vouloir encore réajuster la mire. Le Premier ministre et son ministre de la Santé ont fait assaut de chiffres sur l’état de la pandémie, mais ils ont surtout démontré que la transparence est parfois ennemie de la clarté. Nous voulions seulement savoir ce que « déconfinement progressif » veut dire, et connaître les moyens dont nous disposerons pour prendre ce périlleux tournant. Va-t-on devoir passer sans transition d’un confinement exigeant et souvent douloureux, à une rentrée des classes massive et à la foule des heures de pointe dans le métro, le RER, les bus, les trains ? Il serait injuste de dire qu’Édouard Philippe et son ministre de la Santé n’ont pas apporté des précisions utiles, relativisant fortement ce déconfinement qu’ils n’ont d’ailleurs jamais nommé. Mais ils n’ont pas dissipé les doutes sur les moyens. Où seront les masques et les tests ? Le gouvernement traîne comme un boulet le mensonge initial. La pénurie reste inavouable, tant cela met en cause une doctrine qui a tout sacrifié, même la santé, au primat budgétaire. L’embarras était encore visible, dimanche, dans le discours du Premier ministre. Des masques, nous a-t-il dit, on en produit cinq millions par semaine, et on « prévoit prochainement » une production de dix-sept millions. Mais tous les Français en seront-ils équipés le 11 mai ? De même, les tests virologiques : « On en prévoit cinq cent mille par semaine. » Mais quand ?

On pourrait allonger la liste des questions auxquelles le chef de gouvernement ne pouvait répondre. Attendons donc le rendez-vous qu’il nous a fixé dans deux semaines pour la présentation d’un plan détaillé. Mais pour si peu dire, fallait-il cette interminable séance intermédiaire? Oui, peut-être, si l’on se place d’un point de vue politique. Édouard Philippe est venu en pompier éteindre un début d’incendie. Le caractère péremptoire de la date du 11 mai lâchée par le président de la République avait allumé la mèche. Il suffisait de quelques démagogues, Marine Le Pen en tête, pour que le feu devienne rapidement incontrôlable. Le 13 avril, Emmanuel Macron a-t-il commis une erreur de communication ? Je ne crois guère pour ma part aux erreurs de communication qui ne renvoient à des questions de fond. Il a commis, en vérité, une faute contre la démocratie. On a ainsi appris au lendemain de son intervention qu’il n’avait averti personne. Ni ministres ni corps intermédiaires. Ce qu’on appelle la surprise du chef ! On pouvait imaginer que son discours était le fruit d’une patiente consultation. Mais non, rien de tout ça ! L’exécutif, dans cet épisode, a fait de la politique à l’envers. Décidant d’abord, consultant ensuite.

Cela ne veut évidemment pas dire que fixer un horizon au déconfinement n’était pas une bonne chose. Les effets secondaires (nous parlons tous comme des médecins…) sociaux, économiques, scolaires, psychiques et affectifs sont manifestes. Encore faut-il que la société soit impliquée dans un processus dans lequel elle aura à jouer un rôle majeur. En procédant d’un claquement de doigts, Emmanuel Macron s’est pris pour Bonaparte sur le pont d’Arcole. Il a oublié qu’il est entré dans la crise abîmé par des mois d’un affrontement social qu’il a lui-même provoqué. Outre les précautions démocratiques qu’il n’a pas prises, le président de la République aurait eu besoin d’un énorme capital de confiance. C’est peu dire qu’il ne l’a pas. Mais au-delà de son cas personnel, il y a un problème dans la conception de la politique. Cette crise, plus que toute autre, invite à la responsabilité individuelle. Ce n’est pas le président de la République qui va organiser la rentrée progressive des classes. Ce sont les maires, les proviseurs, les enseignants, les parents. À condition qu’on leur en donne les moyens. Il fallait, au début de la crise, une bonne dose de jacobinisme pour réquisitionner, voire nationaliser, les entreprises nécessaires à la fabrication des masques et des respirateurs ; il faut désormais de la décentralisation dans la mise en œuvre du déconfinement. Le gouvernement a fait le contraire. La politique à l’envers, une fois encore.

Le gouvernement traîne derrière lui d’autres boulets, comme celui de notre dépendance à l’égard de la Chine. Inavouable aussi cette politique qui a mis notre système de santé à la merci d’un régime chinois dont on semble redécouvrir les turpitudes. Enfin, la France souffre de la comparaison avec l’Allemagne. Nos voisins ont bien davantage que nous préservé leur appareil sanitaire. Ils disposaient au début de la crise de deux fois plus de lits de réanimation. Ils avaient les masques et les principes réactifs des tests. L’Allemagne, moins libérale que la France, est surtout la grande bénéficiaire de l’euro… C’est trente ans de politique antisociale, mais aussi de politique européenne qui défilent douloureusement devant nos yeux. Derrière tous ces thèmes, il y a de quoi définir une politique de gauche, écologique, sociale, européenne, démocratique. On aimerait tant que les acteurs qui se situent de ce côté-là du paysage politique tentent de mettre en commun leurs acquis. Et qu’ils oublient les procès d’intention et les vaines querelles (voir l’accrochage Mélenchon-Bayou…) qui ne sont pas à la hauteur d’une crise vertigineuse.


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