Le sport, le Covid-19 et le mouvement social

L’histoire l’a montré, la passion athlétique n’empêche pas la ferveur idéologique. Aujourd’hui encore, le milieu sportif interroge sa mission.

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Les Français·es se sont donc retrouvé·es enfermé·es. Et à en croire les médias et les réseaux sociaux, ils et elles ont consacré beaucoup de temps à se maintenir en forme. Injonction sociétale du sport-santé ou de la beauté calibrée pour les femmes, campagne ministérielle, multiplication des offres de tutos. Et pendant ce temps, les pros, Ligue 1 ou Tour de France, se débattent pour savoir comment sauver les meubles – économiques bien sûr. L’État est d’ailleurs déjà à leur chevet.

Existe-t-il une autre lecture de ce moment particulier que nous traversons ? Le sport français est-il seulement en équilibre entre le repli sur les séances de pilates dans son salon et l’attente fébrile du retour des grandes compétitions diffusées sur des chaînes payantes ? Dans un clip, la Fédération gymnique et sportive du travail (FSGT) souligne l’importance du sport associatif « dans le cadre d’un service public renforcé que nous appelons de nos vœux ». Dans un autre registre, les ultras français – vaste mouvement de supporters militants – se sont rassemblés pour dénoncer l’égoïsme mercantile des présidents de « leurs » clubs et ont déclaré : « Le football “coûte que coûte” est un football de honte, qui n’aura aucun lendemain », après avoir, eux aussi, multiplié les gestes et manifestations de solidarité envers les personnels soignants.

En effet, loin de se résumer à ce beau et vaste territoire vierge de politique, le sport se révéla et se révèle encore une terre de mission et un espace de lutte. Une histoire oubliée que je raconte partiellement dans Terrains de jeux, terrains de luttes (voir encadré, NDLR). Le sport doit donc beaucoup plus qu’il ne le pense à celles et ceux qui ont joint leur passion athlétique à leur ferveur idéologique. Qui se souvient de ces Communards (dont Paschal Grousset, un ami par ailleurs de Jules Verne) qui ont aussi bien assuré la diffusion de l’éducation physique que la promotion de la boxe française, et qui jouèrent un rôle non négligeable face au très conservateur, sexiste et raciste baron de Coubertin ? Ou encore d’Abraham Henri Kleynhoff, mort au front pendant la Grande Guerre, premier journaliste sportif de L’Humanité de Jean Jaurès, et qui lança en 1908 le sport ouvrier dans l’Hexagone ?

Sans ces militant·es, il n’y aurait pas de filles dans les compétitions de judo, de lutte ou de saut à la perche. Sans ces personnes engagées, le sport n’aurait été qu’un terrible instrument au service de Vichy, tandis que le réseau de résistance Sport libre d’Auguste Delaune refusait l’embrigadement de la jeunesse et dénonçait la persécution des athlètes juifs, dont le nageur Alfred Nakache, déporté à Auschwitz. Sans elles, le foot ou le vélo se résumeraient à une course effrénée pour le profit ou pour un laboratoire pharmaceutique. Au lieu de cela, elles se sont battues pour en assurer la promotion auprès des enfants des cités, comme l’illustre, par exemple, l’engagement centenaire de l’association Arts et sports de Drancy (1).

Comme tous les objets de la culture populaire, le sport n’a rien d’univoque. Construction complexe, s’il compte ses conservateurs, il possède aussi ses révolutionnaires. Et parmi ces derniers, ses punks qui détruisent tout et son hip-hop qui sample sans vergogne pour réinventer quelque chose de nouveau. Les uns hissent des internationales par-dessus les stades, lors des Olympiades populaires de Barcelone en 1936, avortées par le coup d’État de Franco, face au Comité international olympique réactionnaire qui se prosterne devant Hitler à Berlin ; ils réinventent la solidarité internationale envers les sportifs et les sportives « non raciaux » sud-africains au temps de l’apartheid ou depuis 1982 en Palestine. Les autres transforment l’alpinisme bourgeois en escalade populaire dans les villes et leurs banlieues, quand ils ne réécrivent pas le foot en un phalanstère libertaire qui se joue à sept et sans arbitre, à partir de l’expérience des usines occupées de Mai 68 sous l’impulsion de Jo Dauchy à Aubervilliers. De celles et ceux-là, nous ne parlons pas beaucoup. Pourtant, le combat continue. Personne n’a entendu le coup de sifflet final.

(1) « Arts et sports de Drancy. Cent ans de sport populaire en banlieue nord », Sport et plein air, avril 2019.


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