Les Amérindiens de Guyane, isolés et à court de vivres

La crise sanitaire pourrait se doubler d’une pénurie alimentaire pour les populations autochtones, particulièrement vulnérables au risque de coronavirus.

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V ous devez tout faire pour que le coronavirus n’arrive pas dans vos villages. » C’est l’alerte lancée aux Amérindiens wayana par Milca Sommer-Simonet, la présidente de l’Organisation des nations autochtones de Guyane (Onag). « Comme chez vous, nous habitons tous ensemble, poursuit l’Amérindienne kali’na. Si le virus arrive dans les villages, il va vite se répandre. » Elle craint que ne se reproduise le cas du village amérindien Cécilia, sur le littoral : le 9 avril, il était mis entièrement en quarantaine par le préfet, avec 13 cas confirmés de Covid-19. Une dizaine de jours plus tard, un habitant âgé de 70 ans décède. C’est le premier décès causé par le virus en Guyane.

Sur le haut du fleuve Maroni, en Amazonie, les Amérindiens wayana, comme la plupart des peuples premiers, sont considérés comme des populations à risques car ils seraient plus sujets au diabète et à l’hyper-tension. « N’allez plus à Maripasoula, restez bien à l’abri dans les villages », martèle Milca. Mais comment ne plus se rendre dans cette ville, où des cas ont déjà été détectés, quand c’est là que l’on fait ses courses ?

Une sécheresse anormale a fait que le Maroni était, encore au début du mois, extrêmement bas, rendant difficile l’approvisionnement par pirogue des lieux de vie. Les vols entre Cayenne, sur le littoral, et Maripasoula, au cœur de la forêt, étant annulés à cause de la pandémie depuis le 23 mars (1), les commerçants craignaient la pénurie. Depuis, des vols cargos ont été mis en place par la Collectivité territoriale de Guyane (CTG) (2) afin d’éviter le pire. Mais sans régler le problème pour les Wayana qui habitent en amont.

« Nous, ça nous prend du temps pour aller à Maripasoula : une heure et demie, explique Josiane Alimanhe, jeune fille du village de Kayodé. Le temps qu’on arrive, tout le monde a déjà fait la queue pour la nourriture et il n’y a plus rien… » Ces voyages en pirogue sont donc peu rentabilisés alors que le carburant se fait rare. « Le carburant est trop cher, même plus qu’avant, assure Josiane. Donc on fait très, très attention, parce que, si on tombe malade, il faudra du carburant pour aller à Maripasoula. » De fait, dans son village, pas de dispensaire, pas de matériel médical, et le lit de réanimation le plus proche est de l’autre côté de la forêt, à 250 km, à Saint-Laurent-du-Maroni.

Repli sur la pêche et la chasse

« Le carburant part vite parce qu’il nous en faut aussi pour aller pêcher », poursuit Josiane. Or, la pêche, comme la chasse, est la solution de repli des habitants du Haut-Maroni pour compléter leurs provisions. « On fait les courses pour la moitié du mois, et pour le reste on se débrouille. On pêche et on chasse davantage », témoigne Anawaïke Pinkali, de Taluen. Pour nourrir sa famille, le jeune Wayana dépense environ 450 euros par mois. Selon ses calculs, il devrait en dépenser 600 ce mois-ci. Un coût élevé pour des familles dont les revenus proviennent parfois exclusivement des aides sociales. Reste alors l’abattis (culture vivrière sur brûlis) pour compléter l’assiette. Mais cela ne suffit pas, d’autant plus que certains redoutent que les orpailleurs clandestins de la région, dont l’activité illégale s’est intensifiée depuis le début de la crise sanitaire, ne viennent piller ces cultures.

Les difficultés d’approvisionnement ne touchent pas que les Wayana, mais aussi les 30 000 habitants du fleuve, Bushinenge pour la plupart (3). Même à Saint-Laurent-du-Maroni, ville sur le littoral, « il y a des familles qui meurent de faim et qui n’ont pas les moyens de tenir lors de ce confinement, déplore Lénaïck Adam, député LREM de la circonscription. Alors, à Maripasoula, [les prix], ça doit être de la folie ! » Pour les communes en amont sur le fleuve, il demande une mobilisation de l’armée : « La population ne comprendrait pas qu’on mobilise des Casa et des Puma [avions et hélicoptères militaires de transport, NDLR] lorsqu’il y a une visite ministérielle, et pas dans le cadre d’une crise sanitaire. »

Aide alimentaire d’urgence

Un hélicoptère a ravitaillé les différents villages du Maroni il y a déjà plus de deux semaines, comme d’autres territoires isolés de Guyane. Cette aide alimentaire d’urgence, mise en place par la CTG, prévoyait 700 kg de nourriture pour chacun des cinq principaux villages wayana. De l’huile, des boîtes de conserve, du riz, des lentilles, du Nutella… Avec un colis par famille, les lots ont été « dispatchés à vue » à Taluen, selon Anawaïke, un habitant qui craint que tous n’aient pas eu leur part. « Tout le monde est venu d’un coup récupérer les courses, sans les gestes barrières », déplore-t-il. Sans gants, ni masques, ni désinfectant, comme à Kayodé, les distributions se sont donc faites dans l’improvisation et sans les précautions sanitaires nécessaires à la lutte contre le Covid-19. « Comme d’hab’ avec la CTG, la com’, c’est zéro », résume Léon Ribas, enseignant à Taluen.

Bien que soulagés en partie par cette aide, les habitants semblent s’inquiéter des quantités distribuées. « Si c’est une grande famille, c’est vite fait, c’est 30 minutes de repas ! », explique Anawaïke. « Il n’y avait pas assez, ça ne va pas durer longtemps », appuie Josiane. À Kayodé, « tout le monde a reçu, mais chacun a eu pour une semaine seulement ». Pas de ravitaillement en carburant ni gaz de cuisine, par contre.

Cette opération ponctuelle « sera certainement reconduite, mais maintenant par pirogue puisque les eaux remontent très progressivement »,a annoncé Rodolphe Alexandre, président de la CTG. Le service communication tempère : « Après, il faudra trouver les stocks, ici aussi, sur le littoral. » Dans une Guyane qui importe près de 90 % de sa consommation alimentaire, la crise sanitaire perturbe fortement la chaîne d’approvisionnement.

Les Kali’na s’organisent

À Cayenne, Milca Sommer-Simonet enchaîne les après-midi au supermarché. « Les Wayana ont besoin de nourriture », affirme-t-elle. L’Onag a donc décidé de mobiliser son partenaire américain, le Suriname Indigenous Health Fund (SIHF), afin d’organiser un ravitaillement dans le Haut-Maroni. Selon leurs calculs, plus de 1 000 familles y vivent, le budget pourrait donc atteindre 10 000 euros. « Ce qui pourrait bloquer, ce serait le transport. Mais je vais toquer à toutes les portes s’il le faut », déclare la Kali’na.

Des villages amérindiens du littoral se sont déjà volontairement isolés. Et sur tout le continent, de plus en plus de peuples autochtones font de même afin d’éviter la propagation du virus dans leurs villages. Des soutiens et cagnottes s’organisent, comme dans l’État américain de l’Arizona, où près de 240 000 dollars ont été récoltés afin d’envoyer une aide alimentaire aux peuples Diné (Navajo) et Hopi. En Guyane, la fédération Lokono a également décidé de lancer une cagnotte (4) afin de fournir des denrées de première nécessité aux différents villages amérindiens. La Croix-Rouge aussi se mobilise, et pas que pour les autochtones. « Les besoins sont criants, et ça risque de continuer après le confinement, rappelle un responsable de l’antenne locale. Toutes nos activités explosent. Ce n’est pas seulement lié à la crise, cette situation révèle des difficultés structurelles en Guyane. »


(1) Maripasoula (13 000 habitants) est inaccessible par voie terrestre. La ville est à 240 km à vol d’oiseau de Cayenne (45 minutes de vol).

(2) La Collectivité territoriale de Guyane regroupe les compétences d’un département et d’une région.

(3) Les Bushinenge sont des descendants d’esclaves ayant pris la fuite.

(4) Cagnotte en ligne : www.leetchi.com/c/covid-19-soutien-aux-peuples-autochtones-de-guyane


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