La licence libre, remède miracle contre les pénuries ?

Aujourd’hui dans la série #DéconfinonsLesIdées, on s’interroge sur l’histoire singulière du gel hydroalcoolique qui se diffuse grâce aux principes de l’open source. Et si la licence libre était le remède de demain ?

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Masques, respirateurs, médicaments… La crise du coronavirus a mis le monde entier face à un risque inédit de pénurie. Pourtant le gel hydroalcoolique n’a pas connu le même sort. Après une courte période de rupture de stocks, il est réapparu dans nos pharmacies et nos commerces. L’explication ? Son principal promoteur, le Suisse Didier Pittet, a choisi de déposer sa trouvaille et les procédés de fabrication sous licence libre. Ouvrir pour protéger, une idée qui pourrait s’avérer contagieuse dans le futur ?

Pour répondre à la question, Politis a choisi de poser trois questions à Thierry Crouzet, spécialiste des nouvelles technologies et auteur d’un livre sur le gel hydroalcoolique, Le geste qui sauve des millions de vies, peut-être la vôtre.

Pouvez-vous nous raconter comment le gel hydroalcoolique est devenu «open source» et qu’est-ce que cela a changé ?

Thierry Crouzet : Il faut remonter en 1994-1995, le médecin Didier Pittet tente de lutter contre les maladies nosocomiales, principalement dues à des problèmes d’hygiène des mains des soignants, qui affectent 18% des patients des hôpitaux. C’est un problème majeur qui tue 16 millions de personnes chaque année dans le monde au début des années 2000. Il découvre alors les vertus de l’alcool et commence à faire la promotion du gel hydroalcoolique, qui se propage rapidement dans le monde entier.

En 2006, alors qu’il est en voyage au Kenya pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Didier Pittet découvre dans un hôpital un flacon de gel enfermé dans une boîte sous clé, parce qu’il coûte tellement cher que l’hôpital ne peut pas se permettre de le laisser en libre accès à tous les soignants. C’est un déclic. Il décide de créer une formulation spéciale, la plus simple possible, pour en faire don à l’OMS afin que n’importe qui puisse le fabriquer. Didier Pittet n’a pas inventé le gel, qui était déjà commercialisé de manière confidentielle depuis 1965, mais il a permis sa fabrication à grande échelle en ouvrant tous les protocoles d’usage : comment l’utiliser, comment le fabriquer proprement, comment faire en sorte qu’il soit adopté… Tout a été donné. C’était la seule façon de faire en sorte que ceux qui en ont le plus besoin puissent y avoir accès.

Et il passe sa vie depuis quinze ans à faire le tour du monde pour expliquer aux pays les plus pauvres comment ils peuvent fabriquer du gel localement. Il a contribué à faire naître toute une culture, sur la manière de fabriquer soi-même du gel hydroalcoolique. Nous étions donc prêts à en fabriquer en quantité. Quand il y a eu la rupture de stocks, on a vu partout dans le monde des parfumeurs convertir leur usine, des pharmaciens en créer dans la rue, etc. Cela était possible parce que la formule était publique et éprouvée, et qu’il n’y avait rien à demander à personne.

C’est fondamental, quand on sait que le geste barrière le plus important, qui arrête 80% de la circulation du virus, c’est la friction hydroalcoolique des mains.

A contrario nous n’arrivons pas à nous sortir de la pénurie de masques. Cette situation est-elle liée à un problème de propriété intellectuelle ?

Nous nous sommes fiés à l’économie de marché traditionnelle, en pensant que les quelques fournisseurs, tous localisés en Asie, pourraient nous alimenter quoi qu’il arrive. Sauf que, en temps de crise, on s’aperçoit que nous n’avons pas de solution de repli. Tout le monde est donc en train d’inventer des masques dans tous les sens, sans que nous ayons le recul nécessaire ni le temps de conduire les tests. Tout le travail que Didier Pittet et son équipe ont fait pendant une quinzaine d’années n’a pas été fait pour les masques.

Cette question se pose également pour le vaccin : sera-t-il breveté ou protégé par une licence libre ?

Cette question soulève plusieurs problèmes. À commencer par la transparence : si les vaccins sont «open source», nous connaissons leur composition exacte. Cela évite que les antivax ne réagissent en reprochant à l’industrie de cacher des choses. Dans une situation aussi grave, il est très important que le vaccin soit parfaitement transparent et que l’on sache comment il a été fabriqué.

Avec un vaccin en open source, tout le monde peut également le fabriquer à toute vitesse sans demander de droit et engager des négociations. Nous gagnerions un temps précieux pour son déploiement. Avec un brevet, la redevance ne serait certes pas très chère, mais représenterait des sommes gigantesques en cumulé, et la négociation prendrait du temps. L’air que nous respirons est open source, le vaccin, lorsqu’il sera découvert, sera tout aussi vital. C’est une question d’humanité.

Certes, le laboratoire qui aura trouvé la bonne formule renoncerait à des droits d’auteur, mais nous pouvons trouver un autre moyen de le rémunérer, comme d’ailleurs tous les laboratoires qui auront échoué. L’exemple du gel hydroalcoolique a aussi démontré que les compagnies qui le fabriquaient avant que la formule ne soit publiée en open source ont finalement été gagnantes. Leur marché a fini par exploser, grâce à l’extraordinaire diffusion permise par l’open source. C’est ce qui a fait le succès du web, qui tourne sur des serveurs Linux, open source, et s’appuie sur des logiciels libres.

Cela est vrai pour beaucoup d’autres questions : nous faisons face à des problèmes globaux et communs, il serait inutile de chercher chacun dans notre coin des solutions.

Lire aussi notre dossier :

Enfin (le) libre ! Vers une révolution de l’« open source » ?

Reportage sur l’Atelier paysan et ses machines agricoles open source

Entretien avec le juriste Lionel Maurel : « On pourrait avoir du libre presque partout »


Haut de page

Voir aussi

Articles récents