La préfecture interdit la marche, la Génération Adama crie plus fort

Le préfet de Paris a tout fait pour minimiser et décrédibiliser la contestation contre les violences policières et le racisme. Le rassemblement a réuni 15.000 personnes selon la préfecture, 120.000 selon le Comité Adama.

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Didier Lallement a troqué son rôle de garant de l’ordre public pour celui de saboteur de la contestation. Hier, une foule immense s’est dressée contre les violences policières et racistes, et en soutien de leurs victimes. La préfecture de Paris a compté 15.000 personnes présentes à la mobilisation du comité Adama, 120.000 selon les organisateurs. Par son refus de laisser le rassemblement s’élancer dans les rues de la capitale, le préfet de police de Paris a transformé la place de la République en nasse géante. De nombreuses questions se posent : et si le cortège avait pu partir ? Combien de personnes auraient pu se greffer au défilé, libéré de son immobilisme, limité par la seule place de la République ? Malgré tous les obstacles à cette mobilisation, il faut saluer la ténacité des manifestants, qui pendant près de cinq heures n’ont pas subi la nasse, mais l’ont bravé.

« C’était une démonstration de force », soutient Youcef Brakni, du comité la vérité pour Adama, avant de poursuivre : « Ça n’était pas forcément évident après la surprise du 2 juin. Aujourd’hui nous confirmons notre capacité de mobilisation, malgré le climat actuel – entre l’épidémie et les obstacles de la préfecture. » Le 2 juin, le comité avait marqué l’histoire. 20.000 personnes selon la préfecture, quatre fois plus selon les organisateurs, s’étaient rassemblées en soutien à la famille d’Adama Traoré – jeune homme mort des suites de son interpellation par la gendarmerie en juillet 2016.

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Les comptages de la préfecture ont toujours fait débat, celui d’hier encore plus. Sur la place de la République, même après le refus appuyé de la préfecture pour ne pas défiler, parcourir quelques dizaines de mètres relevait de l’exploit. Le journaliste Taha Bouhaf a pointé l’absurdité du comptage de l’administration sur Twitter. Avec une surface de 4,5 hectares – surface de la place et routes comprises – et un peu moins de trois individus par mètre carré, la capacité de République dépasse les 120 000 personnes. Et en plus d’une sous-estimation manifeste des forces en présence, les contestataires ont dû faire face aux signaux contraires du gouvernement et de la préfecture.

Une manifestation interdite à peine débutée

Des rassemblements « interdits » mais « tolérés », déclarait le 9 juin le ministre de l’Intérieur à BFMTV, à propos des mobilisations de mardi dernier à l’appel de SOS Racisme. Mercredi, son secrétaire d’Etat, Laurent Nunez, déclarait au micro d'Europe 1 ne pas vouloir à ce stade interdire la manifestation prévue par le Comité Adama. Tout devait dépendre des prévisions des renseignements sur d’éventuels débordements. « Il n'y a pas de risque de troubles à l'ordre public à ce stade », assurait l'ex-directeur du renseignement intérieur. La veille de la manifestation, Didier Lallement admettait tacitement la tenue de la manifestation. Le préfet avait exigé la fermeture des commerces situés sur le parcours de la marche entre République et Opéra. A peine une heure après le début des prises de paroles sur la place de la République, le compte Twitter de la préfecture rappelle aux manifestants : le boulevard Saint-Martin, là où se dirigeait le cortège, restera condamné. La manifestation n’en sera pas une, elle restera « statique ».

« Le préfet ne voulait pas voir d’images d’un cortège massif dans les rues de Paris », souffle Youcef Brakni. Présente au rassemblement, la sénatrice EELV Esther Benbassa analyse ces décisions comme un aveu, celui de la peur. « Ce genre de rassemblement immense, nous ne les avons pas vu depuis des années, tant dans le nombre que dans la représentations des différentes strates de notre société », s’enthousiasme l’élue, souvent présente dans les cortèges des Gilets jaunes. D’autres élus présents à la marche ont dénoncé cette stratégie de la tension orchestrée par le préfet. « C’est une pure et simple provocation », déclarait à des journalistes hier en milieu d’après-midi Jean-Luc Mélenchon, chef de file de la France insoumise. « Quand un groupe humain se met en mouvement, c’est plus simple d’assurer son caractère calme et pacifique – plutôt que d’enfermer des gens dans le même endroit et qu’on leur intime de se disperser », analysait le député de Marseille venu soutenir le Comité Adama. Malgré les appels au calme réclamés à plusieurs reprises par Assa Traoré et d’autres membres du comité, des débordements ont eu lieu. Les tensions, au départ marginales et sporadiques, ont éclaté à différents points de la place, et ont gagné en intensité au fur et à mesure de la journée.

Interdire la manifestation et la nasser ne suffisait pas. Sur Twitter, la préfecture de police publiait ce message : « "Sales juifs" scandé par les manifestants (…) » À l’origine de cette affirmation, une vidéo publiée par le compte twitter du journal Valeurs actuelles. Nous pouvons voir et entendre un homme répéter à plusieurs reprises ces propos antisémites à l’encontre de militants de Génération identitaire, venus déployer une banderole pour perturber la manifestation. La préfecture choisit ses mots, « les » manifestants, pas « des » ou plus justement « un » manifestant. « Le préfet a profité de cette vidéo pour salir la manifestation », s’indigne Esther Benbassa, avant de dénoncer : « Un seul cri antisémite, c’est trop, il faut réagir. Mais il ne faut pas décrédibiliser un mouvement entier. La réaction de la préfecture est politique. » La sénatrice, engagée contre le racisme et toutes les discriminations, a demandé au Comité Adama de condamner ces propos : « C’est important de le faire, l’antiracisme est indivisible. »

Le comité la Vérité pour Adama n’a pour l’instant pas prévu de nouvelle date de rassemblement. Youcef Brakni a un œil sur le mouvement contre les violences policières et racistes, devenu mondial depuis la mort de George Floyd le 25 mai, étouffé par un policier de Minneapolis. « Il y a une exception française. La préfecture interdit nos manifestations, nos policiers défilent sur les Champs-Elysées, des groupes d’extrême-droite provoquent le cortège, se font arrêter puis sont libérés dans la foulée. C’est la honte », conclut-il amèrement.


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