Les licornes du monde d’après

Il faut un moratoire et un débat démocratique sur le numérique et la 5G.

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On a critiqué le plan de relance post-Covid du gouvernement, à juste titre, pour l’absence de contreparties aux aides aux entreprises ou l’insuffisance des investissements réellement verts, comme ceux destinés à l’isolation thermique des bâtiments. Un autre aspect majeur a été peu remis en cause, en particulier par les syndicats : l’effort de 7 milliards d’euros sur deux ans pour le numérique.

Le gouvernement a mis en avant les 240 millions pour la généralisation de la fibre optique sur les territoires – plutôt une bonne chose. Mais c’est surtout la « start-up nation » qui va recevoir des aides massives : participation en capital, « aides à l’innovation »… Le néolibéralisme n’organise décidément pas un retrait de l’État, mais sa mise au service du capital financier. Cédric O, le secrétaire d’État à la Transition numérique, mène bel et bien une politique industrielle énergique aux objectifs clairs : « Nous devons faire émerger des entreprises de 10, 15 ou 20 milliards d’euros de capitalisation boursière. La France compte 9 licornes (1), sur un objectif de 25 licornes d’ici à 2025. Nous y arriverons. »

Peu importe pour nos dirigeants de savoir si ces licornes vont faire des jeux vidéo (Voodoo), de l’intelligence artificielle (Dataiku), des vêtements de luxe (Vestiaire Collective), des cryptomonnaies (Ledger) ou des objets connectés (Sigfox). Ne faut-il pas rattraper le regrettable retard français en matière de reconnaissance faciale, technologie trustée par les licornes chinoises ou israéliennes ? L’essentiel est de rester dans la course. Comme l’a rappelé Bruno Le Maire en réponse aux demandes de moratoire sur la 5G, « on ne va pas faire ce cadeau à nos adversaires ou à nos rivaux économiques ».

Cette fuite en avant dans la technologie est profondément irresponsable. La 5G – dix fois plus rapide que la 4G – est indispensable pour regarder des vidéos en streaming dans le métro et ouvrir la voie aux interfaces cerveau-ordinateur, aux bâtiments, frigos et chaudières connectés, à la téléchirurgie, à l’Internet des objets… Mais quel coût écologique pour ces « progrès » contestables ? Comme toujours, on nous promet une technologie plus verte. Or la 5G va faire exploser le volume de données sur les réseaux et nécessiter un renouvellement complet non seulement des antennes-relais, mais aussi des smartphones. En attendant la 6G, déjà en gestation – 8 000 fois plus rapide ! – et promise pour la fin de la décennie…

Alors oui, il faut un moratoire et un débat démocratique sur le numérique et la 5G. Non pas pour laisser aux licornes européennes le temps de rattraper leur retard sur Huawei, mais pour remettre en cause le culte de la technologie salvatrice et jeter les bases d’un contrôle citoyen sur les stratégies d’investissement de l’État et des multinationales. Des millions d’emplois, un travail qui retrouve du sens, une nature préservée : il y a beaucoup à gagner à une bifurcation radicale de notre système productif. Le Covid et les incendies de forêt nous le rappellent : il est temps d’imposer des limites à la folie productiviste.

(1) Une licorne est une start-up dont la valorisation est supérieure à 1 milliard de dollars.

Thomas Coutrot Économiste, membre d’Attac.


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