Biélorussie : Un peuple contre son tyran

Tandis que l’Union européenne entre prudemment en scène par ses sanctions contre le régime Loukachenko, la rue ne faiblit pas.

Patrick Piro  et  Filippo Rossi  • 7 octobre 2020 abonné·es
Biélorussie : Un peuple contre son tyran
© Sidney Léa Le Bour/hans lucas/AFP

Les sanctions prises vendredi dernier par l’Union européenne contre le pouvoir biélorusse étaient attendues depuis un mois, tout comme leur faible niveau de coercition à l’endroit du dictateur Loukachenko : il a soigneusement été écarté d’une liste d’une quarantaine de responsables interdits d’entrée dans l’Union européenne, où leurs avoirs ont été gelés. Ils sont accusés de répression contre l’opposition ou de truquage de l’élection présidentielle du 9 août dernier qui a conduit à la réélection du maître de Minsk. Macron y a poussé, argumentant de la nécessité de maintenir un canal de négociation avec Loukachenko, dont l’Union a pourtant refusé de reconnaître la légitimité, fin septembre. Dans la foulée, le président français avait rencontré, en Lituanie où elle s’est réfugiée, l’opposante Svetlana Tikhanovskaïa, qui se considère comme victorieuse du scrutin. La chancelière allemande Merkel a fait de même.

L’UE, qui revendique de pouvoir parler avec tout le monde, cherche à s’imposer au centre d’une médiation qui permettrait de nouvelles élections libres sous supervision internationale, en évitant toute ingérence « de l’Ouest ou de l’Est ». Cette diplomatie très prudente vise en fait à ménager Poutine, dans les bras de qui Loukachenko s’est réfugié, à court de solution pour sauver son trône. Moscou se dispose même à répercuter les sanctions que Minsk prendra en rétorsion contre l’UE. Dimanche dernier, les rues de Biélorussie ont encore une fois été investies par des dizaines de milliers de protestataires, en dépit de la répression systématique.

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Katerina, 44 ans, est l’une des égéries de la révolte. Elle arbore les couleurs blanc et rouge de l’ancien drapeau biélorusse, utilisé jusqu’à l’arrivée de Loukachenko au pouvoir. Depuis le début des protestations, le 9 août, elle est en première ligne. Malgré ses multiples arrestations, elle persiste. Lors de la manifestation du 13 septembre, son mari est arrêté. « Nous étions mille à défiler. Sans crier gare, les Amon [les brigades spéciales avec les cagoules, NDLR] et les Tihushniki [« silencieux » en russe, policiers en civil, NDLR] sont descendus de leurs véhicules et ont commencé à agresser les gens. Nous avons fait une chaîne. Ils nous ont coincés contre un mur. J’ai réussi à me libérer, mais pas mon mari. Ils l’ont emmené. Il a fallu attendre cinq jours pour qu’il soit libéré », raconte-t-elle. Katerina poursuit cependant son combat. « Je veux une Biélorussie libre. Je veux voir mes compatriotes sourire et profiter de la vie. Le gouvernement a recours à la violence parce qu’il sait qu’il est en train de perdre. Il croit nous faire peur mais, au contraire, il nous galvanise. La violence, c’est pour les faibles. »

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Olga, 34 ans,directrice de casting, est militante. Elle tient dans ses mains une pancarte avec écrit « Stop au génocide ». Selon elle, cela correspond tout à fait à la situation. « Je ne me suis jamais intéressée à la politique, mais ça a changé quand j’ai vu la police tirer sur des gens sans défense, des ambulances avec des personnes qui se vidaient de leur sang. Je suis choquée lorsque je regarde les vidéos. J’ai vu des gens perdre une jambe. J’ai compris que je ne pouvais plus ignorer la situation. Je dois défendre mes droits », explique-t-elle. Elle porte des talons lors des manifestations. « Je le fais exprès. Je ne veux pas courir. Je ne veux pas fuir devant la police. Je veux montrer que je suis fière de ce que je suis, défendre ma liberté d’opinion et me montrer courageuse. Actuellement, le gouvernement et la police agissent comme un groupe terroriste. Il n’y a plus d’État de droit. Ils seront de plus en plus agressifs parce qu’ils ne sont pas sanctionnés. S’ils trouvent une photo d’une manifestation dans votre portable, ils peuvent vous envoyer en prison pour quinze ans. Je veux les voir derrière les barreaux. Je veux que la vérité éclate. Je veux de la transparence et de l’égalité. »

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Aleksej, 38 ans, vit à Nawaja Barawaja, dans la banlieue de Minsk. Chaque soir, dans son quartier, des réunions où se retrouvent des chanteurs, des jeunes et des familles sont organisées. On s’y relaie pour préparer les repas. On installe des tables. On discute. Aleksej, comme beaucoup, descend de chez lui avec le drapeau blanc et rouge sur les épaules. « Nous protestons car nous voulons élire librement notre président. Celui que nous avons s’est maintenu au pouvoir par la force. Il est illégitime », s’insurge-t-il. Derrière lui, les gens entonnent « Khochu Peremen » (« Nous attendons le changement »). Cette chanson de Viktor Tsoi est sortie en 1987. Déjà symbole du changement à l’époque, elle est devenue l’hymne de la révolte biélorusse. « Nous nous sommes unis. La société s’est enfin réveillée et a décidé de prendre son destin en main. Avant, nous étions assis chez nous. Aujourd’hui, nous sortons et nous discutons. Nous continuons à manifester pacifiquement, en attendant que les sanctions contre le gouvernement nous aident à gagner. »

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Anna, 23 ans, est architecte d’intérieur. Ce dimanche, elle s’apprête à rejoindre ses amis à la manifestation. Elle faisait partie de l’équipe de campagne du candidat de l’opposition Viktor Babariko, aujourd’hui en prison. « Quasiment tout le monde a un parent ou un ami qui a été frappé ou envoyé en prison. » Anna enfile un tee-shirt aux couleurs de la révolution avant de sortir. « Aucun jeune ne peut rester passif. Seules les personnes âgées, qui n’ont rien à y gagner, ne bougent pas. Nous voulons des élections dignes de ce nom et la libération de tous les prisonniers. » Les premiers jours, Anna a failli se faire arrêter. « Les policiers m’ont transportée avec d’autres dans un fourgon blindé sur une centaine de mètres, avant de nous relâcher. Ils voulaient nous effrayer. Avant les élections, je voulais quitter le pays. Mais, maintenant, je veux rester et soutenir mon peuple. Nous savons tous pertinemment que, si le changement a lieu, espérons pour la fin de l’année, la crise économique qui s’abattra sur nous sera terrible. Mais c’est le prix à payer. »

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Denis, 38 ans, cameraman, sort de son immeuble à 22 heures. Comme beaucoup, il est méfiant et a peur de parler. « Des Amon vivent ici », chuchote-t-il. « J’ai vu des choses terribles les premiers jours. J’ai vu un jeune homme mourir. Je n’aurais jamais cru que les Biélorusses puissent manifester comme ça. Les opposants, il y a quelques années, tenaient tous dans un bar. » Les raisons de cette protestation sont multiples selon lui. « La fraude électorale et la réaction insuffisante du gouvernement face au coronavirus y ont sûrement été pour quelque chose. Mais la violence outrancière de la police a été la goutte d’eau. Chaque jour, je suis surpris par le courage des gens. Il y a eu enfin Svetlana Tikhanovskaïa, cette femme qui s’est présentée à l’élection à la place de son mari, emprisonné. Cette histoire a touché et galvanisé beaucoup de monde. Aujourd’hui, je suis fier d’être biélorusse. »

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