Une histoire de la maternité coloniale

Longtemps dénigrées par la chronique, les mères africaines en situation coloniale apparaissent pourtant dans certaines sources dans toute leur autonomie… jusqu’à l’indocilité face au colonisateur.

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Pour expliquer la rareté des travaux portant sur les femmes colonisées en Afrique, on a longtemps invoqué le « silence des sources ». Certes, les sources de l’administration ne regorgent pas d’informations sur la moitié féminine des sociétés colonisées, puisque la colonisation est une entreprise essentiellement masculine et, de surcroît, virile. De sorte que les principaux agents de la colonisation et leurs associés sont restés en partie aveugles aux femmes colonisées et à leur vécu. Et pourtant, elles apparaissent bien dans certains types de documents : sources judiciaires, presse, archives des services médicaux, sociaux, éducatifs… Sans compter les sources orales ou privées, surtout lorsque l’on travaille sur l’époque coloniale. On ne peut plus guère aujourd’hui se réfugier derrière le « silence des sources » car la multiplication des travaux sur les femmes colonisées a montré que, quand on (les) cherche, on (les) trouve !

C’est d’autant plus vrai que les colonisateurs ont été systématiquement attentifs à l’un des aspects de la vie de ces femmes : leurs capacités reproductives. Partageant le credo de l’entre-deux-guerres selon lequel un territoire prospère est un territoire peuplé, les colonisateurs cherchent partout à accroître la population autochtone, dans une Afrique unanimement considérée comme sous-peuplée. C’est le cas de la Gold Coast, colonie britannique d’Afrique de l’Ouest grande comme la Grande-Bretagne, et peuplée d’environ 3 millions d’habitants vers 1920. Les archives coloniales y donnent à voir l’évolution du vécu de la grossesse, de l’accouchement, des soins aux nourrissons…

Car dans cette colonie, vers 1920, les médecins se convainquent que la cause du sous-peuplement est la très forte mortalité infantile. Insensibles aux facteurs économiques et épidémiologiques, influencés par une lecture culturaliste, ils ont tôt fait d’en imputer la responsabilité aux femmes africaines. Ils dénoncent pêle-mêle l’ignorance des femmes, l’incurie des mères et l’impéritie des accoucheuses. En bonne logique, ils entreprennent de les éduquer. Pour former les mères, de multiples dispositifs sont proposés : visites à domicile par des bénévoles, distributions de produits de puériculture lors des consultations postnatales, concours du plus beau bébé, conférences publiques par des médecins, travaux pratiques sur poupons dans les écoles pour filles, initiation à la puériculture dans les organisations caritatives (Croix-Rouge) ou organisations de jeunesse (guides)… Durant trente ans, les sources abondent sur ces dispositifs et sur leurs usagères.

Ces sources, même si elles laissent rarement la parole aux Africaines, renseignent néanmoins sur la façon dont elles ont fait usage de ces dispositifs et accueilli cette propagande. Or, première surprise, elles déjouent toutes les prévisions des autorités : la maternité (comme celle d’Accra, ouverte en 1928) ou les centres de protection maternelle et infantile (PMI) sont bientôt pris d’assaut par celles que l’on disait trop « arriérées » pour y avoir recours. Mais si elles surprennent positivement les médecins, elles se révèlent cependant peu malléables. Pour lutter contre la mort de leurs enfants, elles sont prêtes à faire feu de tout bois : fréquenter le centre de PMI ne les empêche nullement, par exemple, d’avoir recours à des remèdes locaux – ce que déplorent les services médicaux. Pire, elles sélectionnent parmi les conseils qu’on y dispense et vont jusqu’à détourner ces centres de leur vocation initiale, qui était la médecine préventive : ne voyant pas l’intérêt de venir consulter pour un enfant bien portant, elles y amènent leurs enfants malades, transformant les dispensaires en hôpitaux de jour – au grand dam du directeur des services médicaux. Les sources se font alors prolixes pour fustiger leur entêtement, regretter leur obstination, critiquer leur indiscipline.

Invisibles, les Africaines ? Les archives disent bien autre chose : ni invisibles, ni passives, mais autonomes jusqu’à l’indocilité.

Anne Hugon Maîtresse de conférences à l’université Paris-I en histoire contemporaine de l’Afrique. Vient de publier Être mère en situation coloniale (Gold Coast, années 1910-1950), Éditions de la Sorbonne.


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