La finance complice des crimes de Total

Le géant du secteur pétrolier va prochainement soumettre sa résolution « climat » au vote de ses actionnaires. Se laisseront-ils abuser par un texte qui camoufle la hausse de production d’hydrocarbures à venir du groupe ?

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Le 28 mai, se tiendra l’assemblée générale de Total, le plus gros pollueur du CAC 40 et un poids lourd du chaos climatique, social et environnemental. Au programme : sa stratégie climat, qui sera soumise à un vote consultatif des actionnaires, et la reconduction du mandat de Patrick Pouyanné à la tête du groupe.

Depuis quelques mois, Total et Pouyanné sont donc en campagne car l’enjeu est de taille : le pétrolier doit reconquérir ses actionnaires, donner des gages sur l’ambition du groupe d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050 et isoler les voix discordantes des investisseurs qui exprimeraient de nouveau des doutes sur sa politique « climat ».

Alors qu’il y a deux mois encore il se disait être fier de forer de l’or noir, Pouyanné multiplie désormais les efforts pour faire croire que l’entreprise a changé, qu’elle a réellement entrepris de verdir ses activités et que, à la différence de ses concurrents, Total participe à la transition.

Ce discours plaît chez Amundi et Axa, qui ont fait leur cette jolie histoire : Total est un bon élève et les actionnaires aux prétentions vertes feraient mieux d’aller s’occuper des vilains Exxon ou Chevron au lieu d’embêter le champion français. Sauf que les chiffres, eux, sont têtus et racontent une tout autre histoire : Total est un groupe gazier et pétrolier depuis toujours et pour longtemps encore. Son mix est composé à 99,7 % de pétrole et de gaz et, à l’instar des autres majors, Total prévoit d’accroître sa production d’hydrocarbures. En 2030, l’essentiel de ses capacités d’investissement seront encore tournées vers les hydrocarbures. Alors oui, Total prévoit de réduire l’intensité carbone des barils de 20 % entre 2015 et 2030… mais il lui faudrait viser plus de 90 % pour s’aligner sur une trajectoire de réchauffement en deçà de 1,5 °C. Et oui, Total prévoit une baisse de ses émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, mais le groupe se garde bien d’annoncer un objectif précis. Il joue avec les chiffres et les unités dans l’espoir que la hausse de 50 % de sa production d’hydrocarbures d’ici dix ans passe inaperçue.

Comment les actionnaires qui se disent engagés pour le climat peuvent-ils accepter et voter une stratégie d’expansion des énergies fossiles, au moment où, précisément, il faudrait diminuer la production mondiale de pétrole et de gaz de 4 % et 3 % chaque année ? Pourquoi les actionnaires font-ils encore semblant de croire aux beaux discours de Total et ne crient pas au scandale à la lecture de la résolution « climat » qui sera présentée à l’assemblée générale ?

Le texte est pourtant surréaliste : Total y est dépeint comme un défenseur des droits humains, du climat et de la biodiversité. On en oublierait presque les projets de forage en Arctique, l’ouverture de nouvelles réserves pétrolières et la destruction de villages en Afrique de l’Est pour construire l’oléoduc Eacop, l’implantation en Birmanie et le rôle dans la déstabilisation du Mozambique.

La résolution « climat » de Total est un leurre pour empêcher des actionnaires engagés de déposer une deuxième fois leur propre résolution climat. À la différence de celle de Total, celle-ci aurait été contraignante et aurait permis aux actionnaires d’exiger la pleine transparence : des chiffres précis sur les objectifs de diminution des émissions, sur les plans de développement dans les hydrocarbures et sur le recours aux technologies industrielles et naturelles de capture et de stockage de CO2. Cette stratégie a fonctionné : la date de dépôt est close et aucune résolution n’a été déposée. La finance complice des crimes de la major pétrolière ? Assurément. À moins que les actionnaires se préparent à voter contre la stratégie climaticide de Total ? Espérons-le, mais pour l’instant il règne un silence assourdissant.

Lucie Pinson Fondatrice et directrice de Reclaim Finance, association affiliée aux Amis de la Terre France.

Pour en savoir plus, lire le rapport « Total fait du sale : la finance complice ? », Reclaim Finance et Greenpeace France, février 2021


Haut de page

Voir aussi

La peste Zemmour

Politique accès libre
par ,

 lire   partager

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.